De records en révoltes

Le 14 novembre 2019, par Marcos Costa Leite et Pierre Naquin

Hong Kong est incontestablement la capitale asiatique du marché de l’art, mais pour combien de temps, si la situation sociale et politique venait à s’envenimer plus encore ?

Émeutes de Hong Kong, 29 septembre 2019.
Photo Jonathan van Smit

6 octobre 2019. Le marteau vient de tomber pour Knife Behind Back de Yoshitomo Nara : 195,7 MHK$ (22,5 M€), un nouveau record pour l’artiste. Le personnel de Sotheby’s se réjouit de ce résultat, les filles aux grands yeux de Nara n’ayant jusqu’alors jamais dépassé la barre des 5 M$. Cette vente du soir ne serait qu’une vacation de plus à Hong Kong si à Mong Kok Station, à deux pas de Queensway, ne se déroulait au même moment une manifestation massive, avec vitrines brisées et incendies. Alors, le marché de l’art peut-il rester indéfiniment imperméable aux troubles qui secouent la cité-État ?
Un coup de canif dans l’orgueil chinois
Pour comprendre l’éruption de telles tensions, il faut remonter à la première guerre de l’opium entre l’Empire britannique et la Chine, en 1839. Les Britanniques déclarent alors la guerre à la Chine pour préserver son droit d’y exporter l’opiacé provenant d’Inde, source d’un déséquilibre commercial entre les deux pays. Militairement inférieurs, les Chinois sont contraints de signer le traité de Nankin en 1842. Entre autres clauses, celui-ci comprend la cession de l’île de Hong Kong aux Britanniques… donnant naissance à ce que les historiens chinois appellent «le siècle de l’humiliation». «L’occupation» prend fin en 1997, lorsque l’île devient une «région administrative spéciale», rétrocédée à la Chine tout en conservant certains bénéfices occidentaux, dont la liberté d’expression, de presse et de réunion. Ce statut, octroyé pour cinquante ans, renvoie à 2047 la date à laquelle Hong Kong redeviendra pleinement chinoise. Mais après avoir goûté à la liberté pendant cent cinquante ans, sa population rechigne à accepter le fort contrôle étatique du modèle chinois. Par conséquent, à chaque fois que la Chine, qui détient la majorité au parlement (tous les sièges ne sont pas soumis au vote populaire, majoritairement pro-démocratique), tente d’adopter des lois renforçant son contrôle, la ville gronde.
La capitale asiatique du marché de l’art
Hong Kong s’est forgé une réputation de «hub» de premier plan en Asie grâce à sa politique commerciale très libérale faisant d’elle une destination idéale pour le commerce des œuvres d’art. Les grands collectionneurs, comme les entreprises, recherchent le pays qui offre les plus importantes exonérations fiscales. Pour François Curiel, président de Christie’s pour l’Europe et l’Asie : «Les salles des ventes en tant qu’espaces physiques sont devenues inutiles pour les transactions haut de gamme, qui constituent en valeur l’essentiel du produit vendu ; celles-ci sont désormais réalisées au téléphone ou via Internet. La seule véritable rupture viendrait d’un désastre économique complet, qui paralyserait les flux de trésorerie et les lignes de crédit.» Sotheby’s a tenu sa première vente aux enchères dans la ville en 1976, suivie par Christie’s dix ans plus tard. Le galeriste Larry Gagosian y a installé une antenne en 2011, suivi par Emmanuel Perrotin en 2013. L’an dernier, d’autres, comme David Zwirner, PACE et Hauser & Wirth, ont également ouvert des espaces dans le H Queen’s. Pour compléter la sainte trinité des structures qui fondent les capitales du marché de l’art, Art Basel Hong Kong a inauguré sa première édition en 2015, devenant instantanément la foire la plus populaire d’Asie, avec plus de 80 000 visiteurs chaque année. Cependant, bien que les politiques douanières de Hong Kong aient toujours été accommodantes, la ville a dû attendre des décennies pour gagner cette place. Dans les années 1980 et 1990, c’est le Japon qui occupait la première marche du podium. L’émergence en Chine d’un communisme plus souple, créateur de centaines de milliardaires, a grandement favorisé Hong Kong. Paradoxalement, la croissance économique chinoise a renforcé la visibilité internationale de Hong Kong, alors qu’en 2018 le PIB de l’île ne représentait plus que 3 % de celui de la Chine, contre 27 % en 1993. Le succès de Hong Kong est indiscutablement lié au géant d’Asie, constate encore François Curiel : «Avec une population de 1,43 milliard d’habitants, la Chine a la force du nombre, ce qui lui offre les moyens financiers d’entretenir un marché de l’art dynamique, avec suffisamment de talents et de diversité pour nourrir un univers artistique national, produisant un art de qualité capable de s’exporter. Là où la Chine continentale protège son économie par des barrières douanières, ou autres, à l’importation, Hong Kong joue le rôle du canal libéral ouvert sur le monde. Les talents sont attirés par la richesse et vice versa. » L’année 2017 a été celle où tout a basculé : 3,9 milliards de dollars ont été vendus aux enchères dans la ville, un bond impressionnant de 90 % par rapport à l’année précédente. En 2018, Sotheby’s Hong Kong a adjugé, à 65,2 M$, l’œuvre d’art chinoise la plus chère jamais vendue aux enchères, le triptyque Juin-octobre 1985 de Zao Wou-ki. Hong Kong tient le marché de la peinture, terrain de jeu habituel des collectionneurs occidentaux. Yoshitomo Nara, dont le record a été multiplié par cinq chez Sotheby’s Hong Kong, est ainsi devenu l’artiste japonais le plus cher aux enchères, montrant que la cité n’est pas seulement la capitale du marché de l’art chinois, mais celle de tout l’art asiatique.
Singapour, porte de sortie ?
Si le marché de l’art semble imperméable aux émeutes, ce n’est peut-être qu’en apparence seulement. Certains considèrent déjà Singapour comme une alternative en cas de scénario catastrophe. Moins connectée à la Chine, la ville partage avec Hong Kong deux caractéristiques intéressantes : des lois commerciales très libérales et un nombre élevé de millionnaires. Selon le rapport UBS Art Basel 2019, le profil du collectionneur singapourien est très similaire à celui de Hong Kong, avec une proportion élevée de millennials et de femmes s’ouvrant à l’art moderne et contemporain. Et si la «passion» reste le facteur déclencheur de l’acte d’achat, le «retour sur investissement» arrive en seconde position… Par ailleurs, Singapour affiche l’un des PIB les plus élevés du monde (en parité de pouvoir d’achat) avec 87 281 US$ par habitant, suivi par les Émirats arabes unis, la Suisse et, enfin, Hong Kong. Pourtant, Singapour n’accueille aucune maison de ventes occidentale ni aucune galerie internationale, et la foire Art SG n’a jusqu’à présent pas réussi à s’imposer. Il a fallu quarante ans à Hong Kong pour devenir la place qu’elle est. L’idée qu’elle puisse être rapidement remplacée par Singapour n’est pas acquise : «Hong Kong présente encore de nombreux atouts pour ce qui est du commerce de l’art, politique fiscale, efficacité des équipes, appareil logistique, soutien au commerce et multilinguisme », explique Cindy Lim, associée chez Tang Contemporary Art.
En attendant 2047
L’île ne deviendra complètement chinoise que lorsque l’accord «Un pays, deux systèmes» prendra fin, en 2047. La Chine n’a pas attendu cette échéance pour, peu à peu, renforcer sa domination. Elle a procédé ainsi en mer de Chine méridionale, construisant des îles artificielles pour prendre le contrôle du commerce maritime. Le marché de l’art se retrouve confronté à un conflit politique et social de grande ampleur, qui pourrait le forcer à adopter certaines alternatives. Entre-temps, Hong Kong continuera à faire la une des journaux quand y explosent les records de ventes… ou les vitrines des magasins.

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