Dans les coulisses de l’hôtel de la Marine

Le 27 mai 2021, par Éric Jansen

Chargés de redonner vie à l’ensemble architectural du XVIIIe siècle, les décorateurs Joseph Achkar et Michel Charrière ont su recréer avec une subtile exactitude l’atmosphère de l’époque.

Dans le boudoir, la banquette du XVIIIe siècle, trouvée par les décorateurs, a été recouverte d’un tissu d’époque Louis XVI.
© Éric Jansen

Dernière ligne droite pour Joseph Achkar et Michel Charrière, qui supervisent les ultimes détails de leur mise en scène. Si Philippe Bélaval, président du Centre des monuments nationaux – à qui l’État a finalement affecté la gestion du lieu après divers rebondissements (voir page 212) –, a fait appel aux deux décorateurs pour redonner vie à l’hôtel de la Marine, c’est qu’il les savait capables d’apporter un «supplément d’âme» à un monument historique. Il avait pu en juger lui-même à leur domicile parisien, le célèbre hôtel de Gesvres, souvent photographié dans les magazines. Ses salons en enfilade, remplis de meubles et de tableaux sur fond de boiseries et de miroirs patinés, d’une parfaite harmonie stylistique et temporelle, diffusent un charme irrésistible. Mais cet hymne aux XVIIe et XVIIIe siècles français a été créé de toutes pièces : l’hôtel particulier avait auparavant accueilli le siège d’une banque, et cette parfaite reconstitution historique date des années 2000. Le talent de Joseph Achkar et de Michel Charrière tient dans cette capacité à composer des intérieurs qui semblent avoir toujours été là, comme dans ces châteaux à la campagne où les générations se sont succédé, en y ajoutant de la poésie. Si le mobilier est précieux, il ne sera jamais ostentatoire. Pas question que le bronze rutile ! D’ailleurs, les dîners sont toujours éclairés à la bougie et la pénombre est une composante essentielle à cette évocation. «Nos clients viennent nous chercher, car nous savons rendre confortables et accueillants des décors qui, sinon, pourraient être trop solennels.»
 

La table dressée évoque Le Déjeuner d’huîtres par Jean-François de Troy. Derrière, les deux meubles de Riesener, faits pour cette pièce, o
La table dressée évoque Le Déjeuner d’huîtres par Jean-François de Troy. Derrière, les deux meubles de Riesener, faits pour cette pièce, ont été réunis. 
© Éric Jansen


Un bleu «trop XIXe»
Leur confier l’aménagement de l’hôtel de la Marine revenait à souhaiter un musée aux allures de maison habitée, celle où avaient vécu Pierre Élisabeth de Fontanieu et Marc Antoine Thierry de Ville-d’Avray, les deux intendants du Garde-Meuble de la Couronne. «Le cadre est somptueux mais nous avons essayé de faire en sorte qu’il ne soit pas écrasant, afin de réconcilier les jeunes générations avec le XVIIIe siècle.» Cette composition tout en subtilité s’est faite par étapes. Dans un premier temps, il a fallu décaper les multiples couches de peinture qui recouvraient les boiseries pour revenir à l’essence du lieu : un travail de plusieurs mois. Puis est venu le choix des tissus et des papiers peints. «Il y a un inventaire très précis, il suffisait de s’y référer.» La formule est modeste, mais elle cache une quête patiente et rigoureuse. Joseph Achkar et Michel Charrière plongent dans leur stock personnel de textiles anciens, courent les marchands lyonnais et, quand il le faut, font retisser des modèles de chez Tassinari & Chatel, mais à leur façon. Ainsi, pour la chambre du baron de Ville-d’Avray, le bleu était «trop XIXe». Ils demandent alors de partir d’un échantillon à la couleur complètement passée, quasiment blanc, pour obtenir un tissu que leurs artisans, Nicolas et Sébastien Reese, peignent ensuite de la nuance de bleu souhaitée. «Ce sont de véritables artistes. Ils ont même reproduit le fil de trame !» Dans la salle à manger, en se référant à la description de l’inventaire, ils imaginent des motifs de fleurs et d’oiseaux avec, au centre dans un médaillon, un paysage, que les frères Reese peignent sur des panneaux de soie. Pour les papiers peints, la démarche est similaire. Ils sont soit d’époque, comme celui qui tapisse le cabinet de chaise, soit recréés d’après l’inventaire. Celui du corridor est particulièrement éloquent : vert uni, encadré d’une bordure en indienne, mais, petit détail qui fait toute la différence, portant des traces d’usure en bas – en non en haut –, comme frotté par les innombrables passages. La patine, l’autre principe essentiel d’Achkar et Charrière… La partie sans doute la plus grisante concerne le mobilier. En fait, sa recherche a commencé dès le début du chantier, pour les pièces les plus importantes, celles ayant été commandées spécialement pour le Garde-Meuble. Ainsi en est-il du secrétaire de Jean-Henri Riesener que les décorateurs découvrent dans un catalogue de vente. Retiré juste à temps, il est négocié en direct avec les propriétaires.

 

Dans la chambre de Madame de Ville-d’Avray, un lit de Sené avec son tissu d’origine et sa broderie de Beauvais. Le tapis est une commande
Dans la chambre de Madame de Ville-d’Avray, un lit de Sené avec son tissu d’origine et sa broderie de Beauvais. Le tapis est une commande de Louis XIV pour la galerie du Bord-de-l’eau, au Louvre.
© Éric Jansen


Mobilier d’exception
«Le plus extraordinaire est d’avoir aussi pu récupérer la table mécanique, dite «table des muses», qui était au Louvre. Ces meubles ont été commandés en 1774 par Fontanieu, pour le cabinet doré, à un Riesener encore inconnu. Il deviendra fameux à partir de cette date. Ce sont des pièces historiques ! Mettre les deux plus beaux meubles du lieu dans ce petit cabinet de travail, c’est le chic absolu.» Aux murs est tendu un tissu cramoisi du XVIIIe siècle trouvé à Lyon : difficile d’imaginer que cet espace accueillait auparavant une cuisine, dont les murs étaient recouverts de plaques d’aluminium. «En dessous, on a découvert la corniche et les dorures. Les cheminées d’angle étant parties ailleurs dans la maison, on les a replacées comme à l’origine.» Autre pièce prestigieuse est la commode, toujours de Riesener, repérée dans une vente à New York. Après de multiples conciliabules, démarches diplomatiques et dîners intimes, elle est acquise par le cheikh Hamad ben Abdullah Al Thani, qui en fait don à l’hôtel de la Marine. De nombreux autres meubles, à peine moins précieux, ont été choisis par le duo dans les réserves du Mobilier national, celles du musée des Arts décoratifs et du Louvre. Il y a aussi des rétrocessions inespérées, telle celle de l’Élysée, acceptant de se séparer d’une enfilade de Riesener qui avait été «empruntée» par Valéry Giscard d’Estaing. Elle trône de nouveau dans la salle à manger, à côté de son pendant : «Le bon meuble au bon endroit, les scientifiques adorent !» Plus intime, et comme un clin d’œil, est le lit à la polonaise de Sené dans la chambre de Mme Thierry de Ville-d’Avray, prêté par Joseph Achkar et Michel Charrière. Autant de chefs-d’œuvre d’ébénisterie qui voisinent avec des sièges, des paravents, des pendules, achetés par les décorateurs en ventes aux enchères ou chez les antiquaires du Carré Rive Gauche, comme une fontaine au piétement de marbre avec ses putti en plomb doré, dans l’entrée, ou de magnifiques panneaux de soie peinte qui habillent le cabinet de travail de Ville-d’Avray. Ces pièces muséales, Joseph Achkar et Michel Charrière les recouvrent pour finir d’un voile de charme, qui est leur signature : éclairage proche de celui des bougies, veste oubliée sur un siège, guéridon chargé de bibelots. Sans parler de la table de la salle à manger où ils évoquent Le Déjeuner d’huîtres (1735) peint par Jean-François de Troy, avec un rafraîchissoir, des bouteilles de l’époque, des plateaux d’argent, des paniers en osier et de la paille qu’ils ont eux-mêmes rapportée de leur campagne. Leur but est toujours d’apporter de la vie, de séduire le visiteur, de rendre le XVIIIe siècle désirable. «Le résultat ? On se promène dans une maison à l’atmosphère poétique, on ne croule pas sous les dorures. Mais tout cela n’a été possible que grâce à la confiance de Philippe Bélaval, et au travail d’équipe de Delphine Christophe, directrice de la conservation des monuments et des collections du CMN, et de Christophe Bottineau, architecte en chef des monuments historiques. Ensemble, on est parvenu à faire d’un musée une demeure dans laquelle on a envie de s’installer.»

à voir
Hôtel de la Marine,
2, place de la Concorde, Paris VIIIe, tél. : 01 44 61 20 00.
Ouverture au public le 12 juin.
www.hotel-de-la-marine.paris

 
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