Adieux à Daniel Cordier, galeriste et amant de l’art contemporain

Le 01 décembre 2020, par Vincent Noce

Daniel Cordier a eu une double vie, de résistant et d’amant de l’art contemporain. Témoin et acteur du marché de l’après guerre, il y a montré un goût immodéré pour l’école buissionnière.

Daniel Cordier
Daniel Cordier © Droits Réservés © 2020 Calder Foundation, New York / ADAGP, Paris

L’hommage consécutif à la disparition de Daniel Cordier, le 20 novembre, à 100 ans révolus, a permis de rappeler le rôle de celui qui devint en 1942 l’assistant de Jean Moulin. Celui-ci l’a initié à l’art : comme il était lui-même amateur averti, l’une de ses couvertures était celle de marchand d’art. C’est donc tout naturellement qu’il lui parlait peinture, surtout dans les lieux publics. En 1943, il l’emmena voir les Kandinsky d’une exposition à Saint-Germain-des-Prés. Les deux hommes s’étaient promis d’aller au Prado ensemble. Cordier ira seul en 1944, lors d’un passage en Espagne.
Désordre formel
Ayant hérité de son père, mort en 1943, il acquit quelques tableaux dont une œuvre de Jean Dewasne. Stéphane Hessel, avec lequel il s’était lié d’amitié à Londres, fut de ceux qui lui conseillèrent de s’orienter du côté de l’art, lui donnant le contact de Marcel Duchamp à New York. En 2017, à Drouot, regard bleu pétillant et bons mots aux lèvres, invité à raconter son histoire en marge de l’Outsider Art Fair, Daniel Cordier relate sa visite, en 1945, de la première exposition de Nicolas de Staël, à la galerie Jeanne Bucher, à la suite de laquelle il alla à la rencontre du peintre à Montparnasse. «Mon premier achat, dit-il, fut quinze de Staël ! Je pense qu’il y a là une folie – quand je vois des choses, des tableaux, qui me plaisent, je n’ai jamais pu en acheter un seul… Si l’on aime quelqu’un, on a besoin de s’entourer de ce que l’on aime… Au fond, cela a été le début de toute ma vie.» Comme le souligne Alfred Pacquement, qui l’a accompagné le long de sa donation ultérieure au musée national d’Art moderne, Daniel Cordier a toujours fonctionné ainsi, achetant vingt bracelets plutôt qu’un, appliquant un ordre sériel à «un désordre formel». Tout en conduisant un essai peu concluant de peintre, le jeune homme continuait d’acheter et de revendre des tableaux. En 1956, il ouvrit une galerie rue de Duras, présentant, à sa première exposition, des artistes de sa collection, comme Staël ou Michaux… Il défendit notamment Bernard Réquichot, qu’il introduisit à Dado. Mais, dit-il, le premier peintre qu’il voulait montrer était Dubuffet. Ce personnage opina, à condition de trouver un espace plus grand, provoquant son déménagement, en 1959, rue de Miromesnil. Le galeriste –  ce qui n’était alors pas commun  – ouvrit des antennes à Francfort et New York. «Il fut aussi le premier en France à montrer des œuvres de Robert Rauschenberg, Louise Nevelson ou Jasper Johns», s’exclame Annabelle Ténèze, directrice des Abattoirs de Toulouse, où se trouve l’essentiel de sa donation. En 1959, il invita Duchamp et Breton à tenir la dernière exposition du groupe surréaliste, «E.r.o.s.», où était allongée la nudité couverte de mets de Meret Oppenheim. Son intérêt le portait aussi bien vers Hans Bellmer ou Roberto Matta que vers Hantaï, Robert Morris ou des créateurs d’art brut, comme Eugène Gabritschevsky. «Il est arrivé à un moment clé, raconte Alfred Pacquement, où l’abstraction commençait à être remise en cause par les artistes qu’on allait appeler nouveaux réalistes.» Mais Daniel Cordier refusait de se laisser happer par les genres et les étiquettes, «suivant sa voie personnelle avec souvent beaucoup d’intuition et une absolue joie de vivre».
«À bientôt»
«J’avais fait fortune, j’avais tellement de tableaux, je ne savais pas pourquoi je continuais», affirma l’intéressé à Drouot, plus philosophe qu’à l’époque. Après «huit ans d’agitation», selon le titre de sa dernière exposition-bilan, atteint par la crise du marché, il ferma la galerie en 1964. Il publia dans le catalogue une lettre, envoyée à 6 000 exemplaires à ses amis, qui se terminait par ces mots prémonitoires : «à bientôt». Aujourd’hui encore, les médias se contentent d’en citer le passage le plus convenu : «Le danger pour un marchand de tableaux qui aime la peinture est de devenir un commerçant, de perdre tout contact avec ce qui a été à l’origine son entreprise : l’amour de l’art.» Comme la révérence à l’autorité reste bien établie, les éclairs de vision plus dérangeante sont hélas omis. Daniel Cordier y dénonçait la spéculation, brisée après avoir emprunté «les allures et l’acharnement d’une compétition sportive». Il s’alarmait d’une crise de confiance envers les facilités de l’art contemporain, victime de «la hâte de l’exécution» et de «la pauvreté de l’inspiration». «En France, il n’y a jamais eu, depuis le XIXe siècle, de collectionneurs d’art de leur temps», tranchait-il. «C’est l’étranger qui, par ses achats massifs et réguliers, a entretenu une école qui trouvait ses amateurs dans le monde entier sauf à Paris.» Ses attaques visaient particulièrement «le ridicule des Salons officiels, la politique d’achat irresponsable du musée d’Art moderne, exemples navrants de la confusion des valeurs et de l’indifférence de ses dirigeants».
Chahuts
Le marchand de tableaux avait aussi perçu le basculement du marché, redoutant une «désertion de Paris comme capitale incontestée de l’art moderne». Il voyait la cité bientôt détrônée par New York, qui pourrait «devenir un centre culturel prépondérant». Il avait été impressionné outre-Atlantique par le soutien à la création «des collectionneurs à qui une habile politique fiscale permet d’enrichir les musées en exerçant, avec bonheur, leur propre passion». Son pronostic prend aujourd’hui une valeur encore plus acérée, puisqu’il prédisait même : «Peut-être, ce qui se prépare, est-il l’émiettement sur la planète de foyers refusant la suprématie d’aucun d’entre eux en particulier.» «Daniel Cordier avait été notamment meurtri, témoigne Alfred Pacquement, de l’inaction d’André Malraux, auprès duquel il avait plaidé la cause de Dubuffet pour qu’il soit correctement représenté dans les collections publiques.» Ce courrier à la lucidité blessante fut reçu par Denys Chevalier, dans la revue Érudit, comme l’expression du «dépit hargneux d’un commerçant qui n’avait pas réussi dans ses affaires». Daniel Cordier poursuivit une activité de marchand et de courtier, participant à des expositions, conseillant des collectionneurs, dont les Pompidou. C’est pour répondre aux défaillances qu’il avait cruellement dénoncées que naquit l’idée chez le président de créer un centre dévolu à l’art moderne et contemporain. L’ancien galeriste devint ainsi l’un des pères fondateurs du Centre Pompidou. Déjà présent au sein des commissions d’acquisition, où il aimait, disait-il, apporter «un peu de chahut», il avait commencé à proposer des cessions et des dons. En 1989, fut ainsi officialisée une série de sept donations entreprises depuis 1973, comptant 550 œuvres. Il souhaitait cependant que cet ensemble fasse l’objet d’expositions, ce qui s’avérait impossible à Paris. Après la création des Abattoirs à Toulouse, en 2000, naquit l’idée d’y déposer la collection, avec le soutien du premier directeur, Alain Mousseigne. En 2007, fut entérinée une seconde donation de plusieurs centaines d’œuvres tribales et de naturalia amassées comme un cabinet de curiosités, à l’image du «mur» de Breton dans son bureau, rue Fontaine. La donation compte en tout 1 350 numéros, les tableaux côtoyant les os de baleine, les tissus navajos et les pierres néolithiques. «Les Abattoirs lui ont consacré 21 expositions, dont deux sont en cours», indique Annabelle Ténèze, dans des accrochages qui mêlent les objets sans hiérarchie et même sans cartel, dans l’esprit du collectionneur. «À notre première rencontre, rapporte la conservatrice, je lui ai demandé comment il souhaitait voir présenter ses œuvres, il m’a répondu : sentez-vous libre. J’ai compris : “à la hauteur de la liberté de la collection”.» «Je ne suis pas du tout un spécialiste, j’ai toujours acheté ce que j’aimais, quelquefois le pire, quelquefois le meilleur», disait cet amoureux de l’art, et des artistes, qui expliquait ainsi sa boulimie : «On est déchirés devant des peintres et leur différence. On constate alors qu’il y a des milliards d’hommes et de femmes, qui sont tous différents, et cela c’est merveilleux.»

En juin 2018, Daniel Cordier découvre avec émotion le mobile France Forever qu’Alexander Calder a offert en soutien aux combattants de la France libre en 1942. Il a apporté son parrainage à son acquisition par le musée de l’Armée en 2020.
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