Collection Edgar Degas 1918

Le 13 avril 2018, par Vincent Noce

Ce titre apparaît en couverture du catalogue qui, il y a cent ans, ouvrait une suite de ventes visant à disperser l’héritage considérable du peintre. La première témoignait de la reconnaissance des artistes contemporains qu’il appréciait.

Jean Auguste Dominique Ingres (1780-1867), Amédée-David, marquis de Pastoret, 1823/1826, huile sur toile, 103 x 83,5 cm (détail). Art lnstitute of Chicago.
© 2018. The Art Institute of Chicago I Art Resource, NY/ Scala, Florence

L’inventaire de l’atelier d’Edgar Degas fut entrepris en décembre 1917, plus de deux mois après la mort de l’artiste, dans une atmosphère familiale tendue. Son frère, René, ne s’entendait pas avec ses neveux Fevre. On a même parlé de procès. Les experts, Joseph Durand-Ruel et Ambroise Vollard, furent stupéfaits de l’étendue du fonds, dont une partie avait été laissée «en piteux état». Durand-Ruel confiait ainsi son étonnement devant le «nombre considérable de pastels et dessins superbes» que le peintre n’avait «jamais montrés à personne». Les deux hommes connaissaient bien l’artiste, qui se fournissait dans leur galerie. Degas était aussi un habitué de Drouot, suivant avec attention les ventes de succession, quand il ne venait pas soutenir celles de son ami Gauguin. Pendant six semaines, les experts travaillent par un froid mordant dans un atelier non chauffé, où règnent «une saleté et une poussière épouvantable», selon la correspondance de Joseph Durand-Ruel dévoilée par sa petite-fille, Caroline, lors d’un colloque à Orsay en 1988. L’inventaire finit par comprendre 2 714 numéros, représentant 5 148 pièces, sans compter les lots d’estampes, allant des politiciens de Daumier aux lorettes de Gavarni. Chaque œuvre est tamponnée ; il faut contracter une assurance contre les risques causés par la guerre. Durand-Ruel rapporte «les grosses difficultés» rencontrées par manque d’ouvriers, pénurie de bois ou de verre pour les encadrements et autres travaux. La première vente, fixée aux 26 et 27 mars 1918, est dévolue à la collection d’art. Comptant trois cents numéros, elle sera suivie par trois jours de ventes en mai, consacrées à sa propre production. Il y en aura encore deux autres, l’année suivante. Le catalogue n’a pu parvenir aux États-Unis, mais l’écho se répercute dans le milieu de l’art, jusqu’à Monet, qui ne nourrissait guère d’amitié pour l’homme Degas. La séance s’ouvre sur ses plus belles peintures, devant une foule se pressant galerie Georges-Petit, 8, rue de Sèze. Le duo d’experts s’est adjoint les services des frères Bernheim-Jeune et, pour les gravures et petits dessins, de Léo Delteil. Les commissaires-priseurs, Mes Charles Dubourg et Fernand Lair-Dubreuil, mobilisés, sont remplacés par leur suppléant. Selon une étude publiée à l’occasion d’une exposition au Metropolitan Museum, à New York en 1997, Me Henri Baudouin aurait aussi été associé à la vente, mais son nom ne figure pas au catalogue.
 

Paul Gauguin (1848-1903), Hina Te fatou, 1893, huile sur toile de jute, 114,3 x 62,2 cm (détail en page de droite). Museum of Modern Art (MoMA), New Y
Paul Gauguin (1848-1903), Hina Te fatou, 1893, huile sur toile de jute, 114,3 x 62,2 cm (détail en page de droite). Museum of Modern Art (MoMA), New York.© 2018. Digital image, The Museum of Modern Art, New York/Scala, Florence

Un catalogue sommaire
Curieusement, sur le catalogue, seul un tiers des 96 tableaux est noté comme adjugé. De toute manière, en dépit des circonstances adverses, la vente sera couronnée de succès. Pratiquement tous les lots seront vendus, pour près de deux millions de francs, à une époque où un ouvrier pouvait gagner quelques centaines de francs par mois. Défilent les artistes du temps, de l’impressionnisme  dont il avait partagé l’aventure (mais aucun Monet)  au réalisme le plus épuré. Le catalogue, sommaire, compte peu de reproductions. Il n’est pas toujours facile de les identifier, sans parler des dessins vendus sans descriptif. Le saint Ildefonse du Greco, que Degas avait acheté à Drouot dans la vente de la veuve Millet en 1894, a été adjugé pour 82 000 F et son saint Dominique, 52 500. Cézanne atteint des prix qui témoignent de son aura onze ans après la rétrospective qui avait frappé les esprits au Salon d’automne, jusqu’à 30 500 F pour son autoportrait, que Degas avait acheté pour 130 F seulement à Vollard. Le portrait de Victor Chocquet, payé 150 F en 1896, est adjugé à 22 500 F ; il aboutira chez Andrew Mellon, qui l’offrira au musée de Richmond (Virginie). Parmi les Corot, une châtaigneraie obtient 23 500 F et Le Pont de Limay et le château des Célestins, 20 500 F. Il avait été acquis par Degas pour 3 950 F lors de la vente Gustave Goupy de 1898. Une Italienne assise, adjugée 51 F au cours de la vente posthume de Corot, passe cette fois à 2 950 F.

c’est Ingres qui remporte la palme, avec une vingtaine de tableaux.

Les scènes tahitiennes de Gauguin
Delacroix tient une place à part. Son monumental portrait du baron Schwitter, que Degas avait échangé contre trois de ses pastels chez Montaignac, est emporté pour 80 000 F  l’un des meilleurs résultats de l’après-midi  par le marchand Knoedler, agissant pour la National Gallery de Londres. Une étude pour le Christ au tombeau, provenant de la collection Charles Blanc, qui s’était retrouvée pour 6 200 F à la vente Desfossés, en 1899, va à Paul Rosenberg pour 52 000 F. Une autre pour La Bataille de Nancy, achetée par Degas 6 500 F lors de la vente Chocquet, est adjugée pour 31 000 F. À 22 000 F, le portrait du comte de Mornay (acheté 5 200 F en 1874), se retrouvera lui aussi dans la collection Mellon, avant de rejoindre l’université de Yale. Les Gauguin se vendent de 10 000 à 14 000 F environ, les scènes tahitiennes étant désormais les mieux prisées. Le critique du New York Herald avouera quand même son “incompréhension devant les prix atteints par ces horreurs, qui défient le sens commun”.Mieux avisé, le marchand Jos Hessel en emporte plusieurs, dont des baigneuses (12 600 F), que Degas avait achetées 500 F chez Vollard en 1898 comme Négresses, et Mahana no atua, aujourd’hui à l’Art Institute de Chicago. Une Tahitienne (Vahine to ne vi), qui avait été acquise à la vente Gauguin de Drouot en 1895 pour 450 F, est adjugée 14 000 F à Rosenberg. Elle est désormais accrochée à Baltimore. Une autre Tahitienne (Hina Tefatou), que Degas avait reçue en cadeau du peintre, portée au même prix, est désormais au MoMA de New York. La Belle Adèle bretonne, aujourd’hui à Orsay, semble moins heureuse : aucune adjudication n’est mentionnée au catalogue, mais La Gazette de l’Hôtel Drouot du lendemain la mentionne comme vendue 3 200 F, en dessous de l’estimation. La cote de Manet est bien supérieure. Le Bateau à vapeur, toile issue de la vente Manet et qui partira à Philadelphie, monte à 40 500 F, une saisissante Indienne fumant une cigarette, qui avait été une découverte de Degas lors de la même dispersion posthume, ira à Princeton pour 32 000 €. Une «étude» de son amante Berthe Morisot, provenant de la vente Duret, obtient 26 600 F, un peu plus qu’une «esquisse» de Mme Manet au chat.

 

Vincent Van Gogh (1853-1890), Pommes, poires, citron et raisin, 1887, huile sur toile, 46,5 x 55,2 cm. The Art Institute, Chicago.  
Vincent Van Gogh (1853-1890), Pommes, poires, citron et raisin, 1887, huile sur toile, 46,5 x 55,2 cm. The Art Institute, Chicago.
© 2018. The Art Institute of Chicago I Art Resource, NY/ Scala, Florence

Rosenberg achète pour le MET
Mais c’est Ingres qui remporte la palme avec une vingtaine de tableaux. David David-Weill enchérit jusqu’à 90 000 F pour le portrait du marquis de Pastoret, que Degas avait acheté en 1897 pour 8 715 F. Il a depuis rejoint Chicago. Il est suivi par celui de Monsieur de Norvins, parti à la National Gallery pour 70 000 F. Roger délivre Angélique, au sujet nettement plus affriolant, lui est aussi adjugé pour 32 000 F. Une autre étude pour le premier grand prix de Rome, Achille reçoit les envoyés d’Agamemnon, en obtient 10 800. Rosenberg achète pour le MET les grands portraits de Monsieur et Madame Leblanc, pour 270 000 F, le plus beau prix de ces deux jours. En revanche, aucune adjudication n’est crayonnée sur le catalogue pour une esquisse d’Œdipe et le sphinx, que Degas avait achetée à la vente de 1895 du comte de La Béraudière pour 5 500 F. Elle trouvera quand même preneur, à ce même prix, sous l’estimation. En fin de journée, deux natures mortes de Van Gogh obtiennent 16 500 et 19 200 F, moins que les 21 000 F d’une Fillette se coiffant de Mary Cassatt, achetée par son amie Louisine Havemeyer, ou les 27 000 F d’un Berthe Morisot.

 

Eugène Delacroix (1798-1863), Louis-Auguste Schwiter, 1826-1830, huile sur toile, 217,8 x 143,5 cm (détail). The National Gallery, Londres.  
Eugène Delacroix (1798-1863), Louis-Auguste Schwiter, 1826-1830, huile sur toile, 217,8 x 143,5 cm (détail). The National Gallery, Londres.
© 2018 Copyright The National Gallery, London/Scala, Florence

Le Louvre fait pâle figure
La seconde partie consacrée aux dessins en dénombre 155 du seul Delacroix (sans compter bien d’autres, hors catalogue), une trentaine d’Ingres dont des portraits d’un grand purisme, une dizaine de Manet et autant de saynètes de Forain. La plupart s’échangent pour quelques centaines de francs, même si une étude d’Ingres pour la grande odalisque monte jusqu’à 14 000 F (elle avait été adjugée 850 F à la vente Coutau-Hauguet en 1889). Les experts et leurs confrères marchands sont les premiers à enchérir. La famille Degas rachète des lots. Le nom du docteur Georges Viau apparaît aussi régulièrement dans les marges du catalogue. Il a décidé de vendre sa collection pour acheter 55 numéros ; il est l’un de ces «amateurs fanatiques de l’impressionnisme» dont la présence a été signalée par La Gazette. Le Louvre fait pâle figure. Dans un pays exsangue, cet événement est une occasion rêvée pour les Britanniques et Américains. La National Gallery de Londres s’est montrée la plus active, ajoutant un paysage romain de Corot et nombre d’études de Delacroix à son tableau de chasse. L’État peut d’autant moins s’engager qu’il a vidé ses caisses pour faire entrer au musée du Luxembourg, après d’âpres négociations avec les héritiers, le portrait par Degas de la famille Bellelli pour la somme énorme de 400 000 F, suscitant une vive controverse. Furieuse, Mary Cassatt, qui guignait l’œuvre pour Havemeyer, n’hésite pas à prendre sa plume pour dénoncer la dilapidation d’une telle somme, qui aurait été bien mieux utilisée pour «l’achat d’une propriété pour établir un sanatorium pour les jeunes soldats menacés de tuberculose». Pour les beaux Degas, il lui faudra attendre les secondes ventes de mai.

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