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Chez Régine Blum, les chefs d’œuvre du passé éclairent l’art contemporain

Le 19 octobre 2021, par Véronique Prat

Plus qu’une promenade chronologique à travers les siècles, Régine Blum considère la création artistique comme un nouveau regard des artistes d’aujourd’hui sur les mouvements du passé. Portrait d’une collectionneuse indépendante et atypique.

Chez Régine Blum, les chefs d’œuvre du passé éclairent l’art contemporain
Régine Blum devant une toile de Christofer Wool (Sans titre, 2007).
© Claude Figenwald

C’est une voie publique qui ouvre une perspective sur la façade du Sénat. Nommée «Pré-crotté» puis «allée du Marché-aux-Chevaux», cette rue prestigieuse porte aujourd’hui le nom d’un conseiller de François Ier, le cardinal de Tournon. Une fois franchie la porte d’entrée de l’immeuble, il faut grimper les trois étages de l’escalier classé monument historique, marches en marbre et rampe en fer forgé, pour se retrouver nez à nez avec une porte bleue de Prusse. À l’intérieur… c’est spectaculaire : parquet Versailles, boiseries finement sculptées, hautes baies vitrées, enfilade de salons. Les fenêtres sont garnies d’étoffes de Rubelli, les meubles sont de Christian Liaigre. La maîtresse de maison a un goût très affirmé. «Ne vous attendez pas à voir des tableaux du XVIIIe siècle, avertit Régine Blum, je n’ai aucune attirance pour le style couvercles de boîtes de chocolat de la marquise de Sévigné ou pour les pastorales douceâtres.» Un simple coup d’œil sur les murs vous renseigne : peintures, dessins, gravures, tout ici est du XVIIe siècle. Régine Blum, strasbourgeoise d’origine, y a fait ses études d’histoire de l’art à l’université et s’est formée dans les musées de la capitale du Grand Est, notamment le palais Rohan, qui abrite le musée des beaux-arts. Sous le professorat de Roland Recht et de Jacques Thuillier, elle s’est intéressée à l’école caravagesque et aux nouveautés que Caravage et ses suiveurs apportaient à la peinture : valeur expressive du clair-obscur, réalisme de la représentation des figures. Elle s’est passionnée plus encore pour la génération marquée par les contributions essentielles de l’œuvre de Nicolas Poussin, à laquelle Jacques Thuillier a donné le nom d’«atticisme parisien», désignant par là cette période, s’épanouissant vers 1640-1660, d’une grande délicatesse et d’une réelle poésie, où les sujets empruntés à la Bible et à l’Antiquité sont traduits dans des coloris tendres et lumineux. Le courant caravagesque est présent chez Régine Blum, par des toiles de Simon Vouet (son premier achat, une Madeleine d’une belle liberté de facture), Michel Dorigny (le gendre de Vouet), Charles Poerson, et Claude Vignon (un Saint Jérôme, sans doute le chef-d’œuvre de la collection Blum).

De Vouet à Baselitz, la collection de Régine Blum répond à un choix assumé.
Simon Vouet (1590-1649), Madeleine, vers 1633-1634, huile sur toile, 84 x 102 cm.
Simon Vouet (1590-1649), Madeleine, vers 1633-1634, huile sur toile, 84 x 102 cm.

Poussin et Warhol
Comment s’arrêter là ? Une fois installée à Paris, Régine Blum va évoluer dans le microcosme artistique, faire la connaissance de galeristes qui, connaissant ses goûts, lui font des propositions ciblées, et d’historiens de l’art, auxquels elle prête volontiers ses tableaux pour des expositions et avec lesquels elle aime discuter d’attributions –quand elle pense avoir acheté un Nicolas Poussin qui se révèlera être un Charles Mellin (Le Repos pendant la fuite en Égypte). Le mari de Régine n’est pas collectionneur. Ce brillant homme d’affaires ne passe pas ses loisirs chez les antiquaires mais sur les terrains de golf et de tennis. Il ne s’oppose pourtant jamais à ses achats. Quand elle découvre chez Eric Coatalem un ravissant Jacques Blanchard (une Charité) qui serait si éclatant dans son salon de la rue de Tournon, et plus harmonieux encore s’il était entouré d’autres tableaux de cette période de l’atticisme parisien qu’elle aime tant, elle sait qu’elle ne se trompe pas. Ses achats seront tous des chefs-d’œuvre : Laurent de La Hyre (Hercule et Athéna; Sébastien Bourdon (Le Christ et la Samaritaine; Lubin Baugin (Charité; François Perrier (Dédale et Icare). Régine Blum sait ménager ses effets : «Dans la cour de notre immeuble, un appartement, au même étage que le nôtre, s’est libéré il y a quelques années. Je ne pouvais pas laisser passer ça : on manque toujours de place quand on collectionne. Je l’ai donc acquis.» On pourrait s’attendre à découvrir dans ces nouveaux espaces des toiles de Poussin, de Le Brun, de Claude Lorrain. Ce serait logique. Au lieu de cela, on est accueilli par un Baselitz qui vous saute au visage, deux gigantesques Kiefer d’une étonnante densité picturale, un Rauschenberg aux multiples collages et coloriages, un Warhol d’un chromatisme raffiné. La surprise passée, il vous revient en mémoire plusieurs exemples d’artistes contemporains qui se sont inspirés de l'art ancien et cohabitent parfaitement avec celui-ci. Jeff Koons possède chez lui, à New York, deux tableaux de Poussin, bien choisis, grâce auxquels il a ressenti la grandeur de la peinture d’histoire. «Je suis heureux de gagner de l’argent, non pour posséder un avion ou une île privée aux Caraïbes, mais pour m’offrir des œuvres des maîtres d’autrefois. Je rêve de trouver un Goya», avoue-t-il. Picasso, lui aussi, a souvent exprimé sa dette envers les peintres du passé. Par ses copies de Vélasquez, d’Ingres ou de Delacroix, il a procédé à une relecture de la peinture par la peinture. Quant à Rembrandt, même ruiné à la fin de sa vie, contraint de vendre ses meubles et de brader ses tableaux, il ne pouvait s’empêcher d’acheter des gravures de Giulio Romano. Rubens, lui, fit l’acquisition de dessins de la Renaissance, qu’il n’hésitait pas à corriger pour se former la main et apprendre de l’artiste le secret de son art.

 

Georg Baselitz (né en 1938), EM gelb negativ, 2012, huile sur toile, 285 x 207 cm.
Georg Baselitz (né en 1938), EM gelb negativ, 2012, huile sur toile, 285 x 207 cm.

Question d’inspiration…
Aujourd’hui, quand on voit sur les murs de Régine Blum les œuvres d’Anselm Kiefer non loin de celles de Sébastien Bourdon, on se souvient de la remarque du peintre allemand, interrogé en 2007 alors qu’il inaugurait le cercle des «Monumenta» : «Dans mes œuvres, j’intègre et renouvelle l’iconographie et les techniques artistiques du passé et j’y aborde des événements historiques, des épopées ancestrales de la vie, de la mort et du cosmos.» La collection de Régine Blum répond donc à un choix assumé. Par ses décisions, elle entend prouver que l’histoire de l’art est un long périple aux multiples foisonnements, les artistes contemporains nourrissant leur inspiration auprès des maîtres anciens. Elle s’est attachée à regarder des créations aussi différentes en apparence que le XVIIe siècle et l’art contemporain pour lire dans la création actuelle une histoire des formes où tout se répond : la construction, le trait, le chromatisme. À l’appui de cette conception, la collectionneuse évoque sa visite dans l’atelier de Georg Baselitz, en 2015, près de Munich. À propos de ses «tableaux renversés» de 1969, l'artiste, interrogeant sa place dans la peinture, reconnaît expérimenter de nouvelles techniques picturales truffées de références à l'histoire de l'art, mêlées à sa connaissance intime d'œuvres marquées par l'expressionnisme : «Je n’ai pas l’éducation des maniéristes italiens, mais je suis un maniériste dans le sens où je déforme les choses, où je m’interroge sur les motifs traditionnels en peinture, sur les formes esthétiques établies au fil de l’histoire de l’art.» Pour preuve, l’exceptionnelle collection de gravures anciennes réunies par Baselitz et qui, dit-il, «nourrissent sa production». Refusant de trancher entre l’art des années 1640-1660 et celui d’aujourd’hui, Régine Blum ne se considère pas comme collectionneuse, mais comme «passeuse» entre des créations qui ne sont différentes qu’en apparence. Cette interprétation de l’aventure créatrice dans le temps peut étonner, mais il y a tant de manières de définir la passion de l’art, du désir des héritiers ou des nouveaux milliardaires à la délectation des grands bourgeois ou des fureteurs sans fortune. Ainsi va la saga des collectionneurs !

 

«Baselitz, la rétrospective»,
 Centre Georges Pompidou,
jusqu’au 7 mars 2022.

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