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Cartier à la découverte du Levant

Le 28 octobre 2021, par Laurence Mouillefarine

Une exposition inédite au musée des Arts décoratifs révèle l’influence qu’eurent les arts de l’Islam sur les créations du joaillier en matière de formes, de décors, de couleurs, et ce depuis plus d’un siècle. Un sujet d’une richesse insoupçonnée. 

Cartier à la découverte du Levant
Étui à cigarettes, 1930, or, platine, lapis-lazuli, turquoises, diamant, Cartier Collection.
Photo Nils Herrmann © Cartier

Rappelons que Cartier, enseigne joaillière, était également antiquaire. Outre des bijoux contemporains, elle proposait des porcelaines de Sèvres, des pièces d’orfèvrerie du XVIIIe siècle, de petits tableaux. Est-ce cette ambiance qui donna à Louis Cartier (1875-1942), troisième du nom aux commandes de la société, le goût de la collection ? Son attirance pour les objets anciens sera déterminante pour les recherches esthétiques de la maison. «Louis Cartier a 25 ans en 1900. C’est un jeune créateur à l’affût de toute nouvelle inspiration», souligne Pierre Rainero, directeur du style, de l’image et du patrimoine de Cartier. «Il a l’esprit curieux, se passionne pour la Chine, collectionne les inrô japonais. Or, si nous avons déjà montré l’apport des arts asiatiques sur notre production, c’est la première fois qu’est abordée avec une telle ampleur l’influence du Proche-Orient, qui pourtant laissa une empreinte plus profonde.» Voici donc réunis, au musée des Arts décoratifs à Paris, quelque trois cents objets d’art provenant de la Perse, du monde arabe, de l’Inde moghole, lesquels sont mis en regard avec des joyaux, des étuis, des pendulettes, signés Cartier. L’aventure est menée par un quatuor de commissaires : deux conservateurs du Dallas Museum of Art, partenaire de l’exposition, et un tandem savant parisien formé par Judith Henon-Raynaud, spécialiste des arts de l’Islam au Louvre, et Évelyne Possémé, conservatrice en chef du département des bijoux anciens et modernes au musée des Arts décoratifs.
 

Attribué à Mihr ‘Ali, Iran, 1800-1806, Portrait de Fath ‘Ali Shah, huile sur toile, Paris, musée du Louvre, dépôt du château-domaine natio
Attribué à Mihr ‘Ali, Iran, 1800-1806, Portrait de Fath ‘Ali Shah, huile sur toile, Paris, musée du Louvre, dépôt du château-domaine national de Versailles.
© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski


Découverte des arts de l’Islam
Dès 1904 surgit dans les vitrines de Cartier un bandeau en diamants et platine, dont le décor ajouré rappelle les moucharabiehs. D’où ce souffle oriental vient-il ? L’année précédente, une exposition des arts musulmans a été montée au pavillon de Marsan à Paris. Cette présentation d’une grande rigueur scientifique, loin d’illustrer un orientalisme de carte postale, ouvre les yeux du public sur les civilisations de l’Islam, jusque-là peu étudiées. En 1910, une rétrospective sur le même thème se tient à Munich, rassemblant plus de 3 500 antiquités répertoriées par zone géographique, dans une mise en scène dépouillée qui frappera les esprits. Deux ans plus tard, le musée des Arts décoratifs se fait à nouveau remarquer en organisant une exposition de miniatures persanes et mogholes. Des merveilles. Cette fois, Louis Cartier y figure comme prêteur. Le bijoutier a hérité de son grand-père une bibliothèque sur les arts d’Orient, et s’est empressé de la compléter. Des événements politiques vont lui offrir mille occasions d’enrichir sa collection. En effet, l’Iran connaît une révolution entre 1905 et 1911. Période de troubles et d’anarchie : des trésors nationaux quittent le pays et affluent à Paris, plaque tournante de ce commerce mené par des marchands arméniens tels les frères Kalebdjian, qui, installés rue de la Paix, sont les voisins de Louis Cartier. Ce dernier leur rend visite avec assiduité, en quête de miniatures, de reliures, d’objets de pierres dures incrustées. «L’esthète est érudit, attentif à la provenance des pièces, remarque Évelyne Possémé. Ainsi possédait-il le portrait d’un sultan peint à Herat vers 1480-1510 et une coupe à vin en agate, ayant appartenu au même souverain.» Or, Louis Cartier a l’intelligence de mettre ses précieux ouvrages à la disposition de ses dessinateurs. Ceux-ci traquent la muse, à feuilleter La Grammaire de l’ornement d’Owen Jones (1809-1874) ou le Manuel d’art musulman d’Henri Saladin (1851-1923). Le détail d’une céramique d’Iznik ou un motif de façade de la mosquée de Samarcande attire-il l’attention d’un styliste ? Aussitôt, il l’esquisse dans un cahier d’idées. Ces registres couverts de «décorations arabes» et de «décorations perses», conservés dans les archives de Cartier, se révèlent une mine ! Les commissaires françaises les ont explorés page après page. Elles se sont aussi plongées dans l’œuvre de Charles Jacqueau (1885-1968), collaborateur ô combien inventif de Louis Cartier, dont trois mille dessins furent donnés au musée du Petit Palais. «Grâce à quoi jamais le processus de création n’a été aussi bien mis en lumière», se réjouit Pierre Rainero.

 

Cartier Paris, vers 1910, Études de motifs décoratifs (détail) d’après La Grammaire de l’ornement d’Owen Jones, crayon graphite et encre s
Cartier Paris, vers 1910, Études de motifs décoratifs (détail) d’après La Grammaire de l’ornement d’Owen Jones, crayon graphite et encre sur papier transparent, Archives Cartier Paris.
© Cartier


Un «décor de paon»
La scénographie fait en effet se côtoyer des photographies d’architecture anciennes, des croquis préliminaires, des bijoux achevés. Le visiteur découvre comment les motifs de cannelures agrémentant un monument du Caire sont repris pour orner un bandeau en onyx et corail ; comment des frises persanes, entrelacs et autres arabesques apparaissent sur des bracelets souples en diamants ; comment une plaque émaillée rapportée d’Iran vient agrémenter un étui à cigarettes, ce que Cartier appelle un «apprêt». Le joaillier fait siens les motifs abstraits propres à l’iconographie islamique : triangles, hexagones, écailles, sequins, ondulations… Géométrie annonciatrice de la modernité de l’art déco. Si la maison de la rue de la Paix emprunte des dessins à l’Orient, elle y puise aussi des associations de coloris. «Louis Cartier, avec son “décor de paon”, est le premier à combiner le bleu du saphir et le vert de l’émeraude sur une même parure», souligne Évelyne Possémé : un mariage osé qui lui aurait été suggéré par des faïences marocaines. À cette palette, il ajoute la turquoise, pierre dure extraite des mines d’Iran, et le lapis-lazuli provenant d’Afghanistan. L’arrivée des Ballets russes en France ne serait pas non plus étrangère à cette nouvelle polychromie. Shéhérazade, que donne la troupe de Diaghilev à l’Opéra de Paris en 1910, produit un véritable choc. Le public est ébloui par les costumes et décors aux couleurs chatoyantes de Léon Bakst. Ne fut-il pas surnommé le «Gauguin du théâtre» ? Charles Jacqueau, le dessinateur de Cartier, assiste à une représentation, bouche bée et carnet de croquis à la main. La mise en scène sensuelle, peignant le harem d’un heureux sultan, remue le Tout-Paris. La mode est prise de folie pour les Mille et une nuits. Le conte persan, traduit par Mardrus, paraît dans différentes éditions illustrées. Le couturier Paul Poiret habille ses clientes de turbans et de pantalons bouffants. Cartier les coiffe d’aigrettes endiamantées. Les élégantes portent également des bracelets en haut du bras, inspirés des «bazubands» indiens. Ah ! l’Inde… La patrie des maharajahs aussi fortunés que dispendieux. Un eldorado. Cartier est amené à produire ses premiers bijoux indiens pour la reine Alexandra d’Angleterre. Celle-ci fait transformer des joyaux de la collection royale pour les porter avec des robes que lui a offertes lady Mary Curzon, épouse du vice-roi des Indes. C’est Jacques Cartier (1884-1942), le plus jeune des trois frères, qui veille sur la succursale londonienne. Il devient le fournisseur officiel de la Couronne. À ce titre, il est invité en 1911 aux cérémonies du troisième durbar à Delhi, au cours duquel le roi George V et la reine Mary sont couronnés empereur et impératrice des Indes – festivités extravagantes qui durent près d’une semaine. L’occasion rêvée pour se rapprocher des princes opulents de la péninsule et pour nouer des liens avec les marchands de pierres. De l’Inde, Jacques Cartier rapporte des gemmes par lots entiers : émeraudes gravées de fleurs ou d’inscriptions à l’époque moghole, rubis taillés en boules facettées, qui formeront des colliers multicolores dits «tutti frutti», spécialité de la maison. Il se fournit aussi en bijoux anciens, qui seront revendus tels quels dans les magasins de Paris, Londres, New York. Chez Cartier, la vogue indienne ne se tarit jamais. Elle revient de plus belle à la fin des années 1960. Comme le rappelle le catalogue, María Félix, l’excentrique et ravissante actrice mexicaine, arborait des bijoux exotiques sur ses tenues «hippie haute couture». Bobo avant l’heure !

à voir
«Cartier et les arts de l’Islam.  Aux sources de la modernité»,
musée des Arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, Paris IIe, tél. : 01 44 55 57 50.
Jusqu’au 20 février 2022.
madparis.fr

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