Au fil de l’or, au fil de l’eau parures d’Orient

Le 04 novembre 2016, par Emmanuel Lincot

À Genève, les bijoux ne se cantonnent pas aux vitrines des grands joailliers, mais invitent également à un voyage dans l’espace et dans le temps au cœur de la fondation Baur.

Frontal kaffat ou pectoral bédouin Arabie Saoudite, plateau de Najd, or, turquoise, perles fines et coton, XIXe-XXe siècle, l. 11,5 cm.
© Photo Mauro Magliani © Collections privées

Méconnu du grand public, le musée des Arts d’Extrême-Orient à Genève, autrement appelé «fondation Baur», du nom de son fondateur au siècle dernier, présente non seulement les plus belles céramiques et porcelaines chinoises d’Europe mais aussi des collections japonaises d’une grande rareté. À ces neuf mille objets s’ajoute le choix d’expositions temporaires, dont l’une des plus remarquables se poursuivra jusqu’au début de l’année prochaine. Le fil d’Ariane de cet événement : les Routes maritimes de la soie et les joailleries somptueuses de l’Orient.
 

Ceinture Cambodge, or, cristal de roche et pierres précieuses, période khmère (IXe-XIIIe), fin XIe-XIIe siècle, l. 76,5 cm.
Ceinture Cambodge, or, cristal de roche et pierres précieuses, période khmère (IXe-XIIIe), fin XIe-XIIe siècle, l. 76,5 cm. © Photo Mauro Magliani © Collections privées

un ensemble exceptionnel
Faisant suite à «Bijoux des toits du monde» (2012), cette exposition poursuit l’exploration des régions mythiques de l’Orient en rassemblant pour la première fois de l’histoire des parures archéologiques et ethniques. Afin de dévoiler la diversité et la richesse des cultures des Royaumes d’Arabie à l’Insulinde, l’or, métal légendaire et symbole d’éternité, suit ici une trajectoire parfois parallèle à celle du jade. Plus de 300 bijoux offrent aux visiteurs l’occasion unique de saisir, de par la magnificence de ces pièces, la variété envoûtante des civilisations disparues et un univers symbolique menacé d’oubli. À cet ensemble exceptionnel né d’une collaboration avec des collections privées, s’associent des sculptures et des textiles issus des collections du musée Barbier-Muller et du superbe musée ethnographique de Genève. L’originalité de cette très belle scénographie  que l’on doit à Nicole Gérard et au fruit de sa collaboration étroite avec Monique Crick, commissaire  est d’avoir pensé les Routes de la soie par une introduction dont le périple commence au cœur de l’Arabie. Ce décentrement géographique est d’autant plus salutaire que toute réflexion sur le sujet a tendance aujourd’hui à faire la part belle à la seule Chine ou sa périphérie. Dès les premières vitrines, on se laisse happer par l’extraordinaire beauté de la joaillerie réalisée à l’époque sabéenne (VIIIe siècle av. - IIIe siècle apr. notre ère) et à la survivance des formes qui se poursuivent en Oman ou au Yémen jusqu’au XIXe siècle. Or, turquoise et pâte de verre témoignent de l’étendue des échanges matériels reliant la péninsule Arabique à d’autres régions du monde. Parmi elles, l’Inde proprement dite avec le Kerala et le Tamil Nadu mais aussi l’Inde «extérieure», comme se plaisent à la nommer les géographes, autrement dit cette Asie du Sud-Est  et ses anciens royaumes hindouisés  qui comprend la Birmanie, le Cambodge, la Thaïlande et une partie du Vietnam. C’est dans la deuxième salle que, par comparaison et association de styles, de véritables synthèses dans le choix des matériaux ont vu le jour dans cette partie du monde. Loin d’être exclusivement réservés aux femmes, les bijoux étaient une carte de visite. Ils affichaient les affiliations religieuses du porteur, sa caste et la communauté à laquelle il appartenait. D’après les superstitions locales, l’or, associé à la déesse de la richesse Lakshmi, ainsi que les pierres précieuses étaient censés posséder des vertus prophylactiques. Il n’est pas rare encore aujourd’hui de les voir portés aux points d’articulation du corps pour, croit-on, améliorer le passage du flux énergétique et maintenir ainsi le corps et l’esprit dans un état d’équilibre et d’harmonie parfaits. Les plus anciennes références de ces pratiques sont mentionnées dans les textes sacrés. Les traditions qui en sont issues excèdent les frontières de l’Inde actuelle. Par la médiation des marchands et des missionnaires, en effet, ce sont des multitudes de connotations religieuses et mythologiques empruntées au Ramayana notamment qui atteignirent les régions périphériques. Ainsi, demeure-t-on fasciné par l’or des Pyu et l’un des plus beaux colliers de cette exposition, montrant des ornementations en formes de pieds de Bouddha. Datant du Haut Moyen Âge, cette splendide pièce d’orfèvrerie nous renvoie à l’âge d’or de la civilisation birmane. Elle est alors le creuset d’un foisonnement des arts que favorisent les communications fluviales de l’Irrawaddy entre la province sino-tibétaine du Yunnan et le golfe du Bengale.

 

Collier avec pendentif thali, Inde, Tamil Nadu, or et coton, XIXe-XXe siècle, h. 19,5 cm.
Collier avec pendentif thali, Inde, Tamil Nadu, or et coton, XIXe-XXe siècle, h. 19,5 cm. © Photo Mauro Magliani © Collections privées

faste de la cour
Symboles de bon augure, ces pendentifs n’étaient autres que des talismans. L’orfèvre jouait non seulement avec les formes mais aussi avec l’aspect du métal qu’il savait rendre brillant ou mat. C’est sur les marches des pays aujourd’hui laotiens et shans que l’empire voisin fondé par les Khmers devait, depuis Angkor  leur capitale  repousser ses limites, et intégrer ainsi nombre de caractéristiques propres à la joaillerie en provenance de l’Occident. Les rares bijoux en or conservés jusqu’à nos jours ressuscitent les fastes de la Cour du Cambodge dont l’éclat rayonnait jusqu’à la Chine.

Loin d’être exclusivement réservés aux femmes, les bijoux étaient une carte de visite.

délicats et sophistiqués
Avec une dextérité étonnante, les fils d’or qui nous sont donnés à voir évoquent les guirlandes en boutons de fleurs de jasmin portées par le souverain et l’aristocratie lors des cérémonies. Ce sont ces mêmes guirlandes, délicatement brandies par les apsaras ou divinités féminines, que l’on voit encore sur les bas-reliefs en pierre des temples. Plus à l’est, au-delà du Mékong mais aussi du berceau de la culture thaïe, c’est le littoral vietnamien et les peuples de la mer, principalement chams et malais, qui ont établi des liens entre l’Indochine et l’Insulinde. L’île de Java y conduit. Elle est à l’Asie ce que la Méditerranée est à l’Europe : une mosaïque de peuples et de cultures. Elles n’ont jamais cessé de s’y croiser. Témoins de cette synthèse, ces bracelets découverts au centre de l’île. Leurs ornements sophistiqués reflétaient le statut de leurs propriétaires. À partir de la période du classique ancien (700-1000), durant laquelle furent construits le sanctuaire shivaïte de Prambanan (vers 856) et celui bouddhique du Borobudur (780-833), les souverains javanais menaient une intense politique commerciale en mer de Chine et jusque dans des plus lointaines périphéries. Autant l’enclave hindouiste conservera des liens culturels étroits avec l’Inde, autant les influences arabo-persanes auront partout ailleurs, dans l’archipel, concouru à l’islamisation même des parures. Ainsi, l’orfèvrerie de l’ethnie musulmane minangkabau, «le peuple du buffle victorieux» , utilise dans la pure tradition islamique, et avec virtuosité, le filigrane et la granulation, mais aussi avec luxuriance le travail du repoussé. Formes et matériaux parfois d’origine étrangère s’intègrent merveilleusement aux savoir-faire vernaculaires. Profondément empreints de références animistes, ils sont de véritables signes d’appartenance communautaire mais aussi la manifestation d’une allégeance politique des peuples vivant sur les îles de la Sonde ou encore des Moluques vis-à-vis des royautés du centre.

À lire
Catalogue Bijoux d’Orients lointains,
au fil de l’or au fil de l’eau, Bérénice Geoffroy-Schneiter, Monique Crick, fondation Baur -
musée des arts d’Extrême-Orient,
5 Continents Éditions, Genève, Milan, 2016.
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