Alexandre Serebriakoff, précieuses aquarelles

Le 31 octobre 2019, par Éric Jansen

À l’occasion de la publication de ses vues d’intérieurs réalisées au château de Groussay, portrait d’un artiste qui a immortalisé des décors légendaires et les a sauvés de l’oubli.

Le couloir du premier étage et le style Beistegui : moquette à motifs, tissu fleuri, tableaux à touche-touche.
© DR/GOURCUFF GRADENIGO

C’est un album religieusement conservé dans la famille. Volumineux et précieux. L’éditeur Alain de Gourcuff le connaît depuis son mariage en 1982 avec Isabelle, l’une des filles de Juan de Beistegui, surnommé «Johnny». Sous la lourde couverture bleu de Prusse ornée d’une grecque vieil or sont soigneusement réunies trente-cinq aquarelles réalisées au château de Groussay, à Montfort-l’Amaury, entre 1942 et 1945. Alain de Gourcuff en publie aujourd’hui le fac-similé. «J’ai souhaité rendre hommage à Johnny de Beistegui, qui nous a quittés en janvier 2017. Entre la mort de son oncle en 1970 et la vente de la maison en 1999, il a entretenu avec respect l’œuvre de Charlie [Charles de Beistegui, ndlr]. Il n’a pas touché à sa décoration, à l’exception de deux pièces : un salon bleu qui est devenu jaune et une antichambre aux antiques qu’il a transformée en petite salle à manger. Les aquarelles sont là pour en témoigner.» Un document qui n’a pas de prix pour les amateurs de décoration et qui remet en lumière un artiste au talent prodigieux : Alexandre Serebriakoff. Car c’est grâce à son travail minutieux, et l’aide de sa sœur Catherine, que les décors des plus grandes maisons privées de l’après-guerre sont aujourd’hui archivés. «Charles de Beistegui a fait la connaissance d’Alexandre Serebriakoff en 1941 grâce à Louis Metman, conservateur du musée des Arts décoratifs, explique Pierre Arizzoli-Clémentel (directeur général honoraire du château de Versailles), qui signe l’introduction et les textes illustrant chaque aquarelle. Il était en train de décorer Groussay, qu’il avait acheté en 1938, et souhaitait que le peintre en garde la trace. On peut dire que cette commande a bouleversé sa vie». Né le 7 septembre 1907 à Neskoutchnoïe (dans l’actuelle Ukraine), Alexandre Serebriakoff est arrivé en France en 1925 et a connu des débuts difficiles. Il commence par peindre des vues de Paris et des paysages, sans grand succès. Il évolue dans la mouvance de Serge Diaghilev, Boris Kochno et Christian Bérard. Sans doute sa modestie, qui deviendra légendaire, explique-t-elle en partie ce démarrage balbutiant. Pourtant, l’art coule dans ses veines : sa mère, Zenaïde Serebriakova, est une peintre russe fameuse pour ses portraits, mais également la nièce d’Alexandre Benois, le célèbre décorateur de ballets et d’opéras, pour lequel Alexandre conçoit quelques décors. Mais la réalisation de ses premières vues d’intérieurs est une révélation. Pas spécialement formé pour cela, il y excelle. Durant quatre ans, l’artiste va reproduire patiemment, et le plus fidèlement possible, les différents décors qu’imagine le maître de Groussay.
 

La non moins célèbre bibliothèque, créée de toutes pièces par le maître des lieux.
La non moins célèbre bibliothèque, créée de toutes pièces par le maître des lieux.


L’état des lieux en 1945
Une première aquarelle montre l’ancienne demeure de la duchesse de Charost, édifiée en 1815. Ceux qui connaissent l’endroit ne manqueront pas d’être surpris : les ailes, la salle hollandaise et le fameux théâtre n’y figurent pas, et pour cause : ils ne seront bâtis que dans les années 1950, et les fabriques, à partir de 1960. Toutefois, Alain de Gourcuff en publie quelques reproductions dans l’introduction. Mais le fac-similé est l’état des lieux en 1945. Groussay a traversé l’Occupation sans encombre. Charles de Beistegui est l’héritier d’une famille d’origine espagnole ayant fait fortune dans la grande distribution au Mexique, ce qui explique l’immunité dont jouit sa maison. Il a donc pu, durant ces années troubles, y réaliser son grand œuvre. Car l’homme est plus qu’un collectionneur : son vrai plaisir est de mettre en scène ses acquisitions. Il y a chez lui un goût pour le théâtre, ses décors, ses effets, qui n’est sûrement pas étranger à son entente avec Serebriakoff. Quand, en 1948, il se porte acquéreur du palazzo Labia à Venise, c’est pour sauver les fresques de Tiepolo, le remeubler de façon luxueuse et pouvoir y donner, le 3 septembre 1951, une sublime réception, immortalisée par l’artiste russe, qui est devenu l’historiographe de son art de vivre. Ses dessins reproduisant l’entrée des invités et les animations de la soirée ont largement contribué à la glorification du Bal du siècle.
Une précision photographique
Plus modestement, mais avec une indiscutable maîtrise, Beistegui compose à Groussay des ambiances irrésistibles de poésie, que retranscrit avec soin Serebriakoff : l’atmosphère générale est celle du XIXe siècle, avec une forte influence anglaise, et des touches russes au parfum romantique. Grâce à la précision du trait de l’artiste et de celui de sa sœur, qui a en charge les détails les plus infimes comme les reproductions de tableaux (et il y en a des centaines), on peut juger de l’inventivité et de la qualité du style Beistegui. Celui-ci ose le mélange entre des œuvres de grande valeur et des objets de charme et surtout, lance des modes : les moquettes à motifs, les tissus fleuris, le tartan, les suspensions en opaline, le mobilier en acajou néoclassique anglais, tout un vocabulaire qui n’échappera pas à une certaine décoratrice du nom de Madeleine Castaing… «Beistegui aimait aussi les contrastes de couleurs fortes, comme le vert et le bleu autour de la lunette surplombant l’escalier, ou le rouge et le bleu dans le théâtre. Pour les faire ressortir, Serebriakoff vernissait certaines parties de ses aquarelles.» Enfin reconnu pour son talent, l’artiste est sollicité par d’autres esthètes comme le baron Alexis de Redé, installé au Meurice entre 1947 et 1949 puis à l’hôtel Lambert, grâce à la générosité d’Arturo López. Ce riche Chilien apprécie également beaucoup le travail d’Alexandre Serebriakoff et lui commande des vues d’intérieurs non seulement de l’hôtel Lambert, mais aussi de son somptueux hôtel particulier de Neuilly. Le peintre s’exécute, mais son mentor ne lui laisse pas longtemps la bride sur le cou : «Beistegui était assez autoritaire et souhaitait que Serebriakoff lui soit entièrement dévoué.» Après Groussay, il doit représenter les intérieurs de son hôtel, rue de Constantine. Puis retour à Montfort-l’Amaury, car un ami proche de Charlie, Emilio Terry, est entré en scène, et le duo va transformer la demeure. En 1953, un dôme vient couronner la rotonde de la façade, qui se voit également doter de deux ailes. Le théâtre est inauguré en 1957, avec la représentation de L’Impromptu de Groussay par la Comédie-Française, puis les fabriques sortent de terre. Alexandre Serebriakoff esquisse celles-ci sur ses larges feuilles de papier, avant de les peaufiner dans son atelier de la rue Campagne-Première, qu’il partage avec sa sœur. La tente turque est datée de 1960, le pont palladien de 1962, la pagode de 1964… «Il y a même des projets n’ayant pas vu le jour, comme cette pyramide qu’il voulait construire sur une île. À la fin de sa vie, Charlie était devenu un peu obsessionnel avec les fabriques», commente Alain de Gourcuff. Mais curieusement, il n’existe pas de représentation de l’intérieur de la salle hollandaise, ni des ailes. Pourquoi ? Mystère… Peut-être Serebriakoff était-il devenu trop pris par d’autres commanditaires non moins importants ? Le baron Guy de Rothschild et son épouse, Marie Hélène, tombent à leur tour sous le charme de l’aquarelliste, qui se rend en 1959 au château de Ferrières. D’autres membres de la famille suivent l’exemple, comme Alain et Mary de Rothschild, avenue de Marigny, ou Elie et Liliane de Rothschild, à l’hôtel de Masseran. Le 5 décembre 1969, Serebriakoff revient à l’hôtel Lambert pour le fameux Bal oriental du baron de Redé, qui lui aussi entrera dans la légende. Comme au palazzo Labia, l’artiste dessine les décors et les invités costumés. À ces adresses prestigieuses s’ajoutent l’hôtel du comte et de la comtesse de Ribes, les propriétés de Robert de Balkany ou encore l’hôtel d’Antoinette Schneider, cours Albert Ier, ainsi que son château d’Apremont. Sans oublier, dans les années 1970, une commande spéciale : le petit-fils de cette dernière, le comte Gilles de Brissac, demande à Serebriakoff d’imaginer des fabriques pour le parc qu’il réalise autour du château. Cette fois, l’artiste n’est plus un simple peintre : il conçoit pont chinois, pavillon turc et belvédère. Une forme de consécration… Si les commandes se raréfient dans les années 1980, une exposition au siège de La Demeure Historique lui rend hommage en 1985, puis un ouvrage aux éditions FMR, signé Patrick Mauriès, célèbre magnifiquement son œuvre en 1990. Alexandre Serebriakoff s’éteindra le 10 janvier 1995, quelques mois après une ultime exposition à la Malmaison.

 

Le fameux théâtre de Groussay, inauguré en 1957, et l’association du rouge et du bleu, typique du goût Beistegui.
Le fameux théâtre de Groussay, inauguré en 1957, et l’association du rouge et du bleu, typique du goût Beistegui.
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Groussay, aquarelles d’Alexandre Serebriakoff, textes de Pierre Arizzoli-Clémentel, Gourcuff-Gradenigo, 112 pages, 95 €.
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