Ai Weiwei

Le 27 octobre 2017, par Emmanuel Lincot

Rencontre avec l’artiste dissident chinois au palais de Rumine, à Lausanne, qu’il investit avec une importante exposition de ses œuvres, fortes et iconoclastes.

Ai Weiwei devant le grand cachalot (mâchoire inférieure) du musée cantonal de zoologie de Lausanne, 2016.
Photo Alfred Weidinger

Dans les années 1930, c’était l’écrivain Lu Xun qui incarnait la conscience de la Chine. Aujourd’hui, c’est Ai Weiwei. Depuis près de vingt ans, l’artiste est devenu une icône de son pays. Turbulent, dérangeant, il a été incarcéré quatre-vingt-dix jours par le régime de Pékin, en 2011, après s’être insurgé contre la corruption des cadres du Parti au Sichuan, là-même où plusieurs milliers d’enfants avaient péri dans un tremblement de terre particulièrement meurtrier. Les blessures de l’âme nées depuis restent ouvertes. Et malgré le «danger» de ne pas revoir sa mère, demeurée seule à Pékin, cette rage intérieure qui le dévore et qui dit tout de son dégoût du pouvoir en général l’anime et, plus que jamais, le porte. Ai Weiwei aime à se lancer des défis. «Non comme artiste. Je ne me définis d’ailleurs pas comme tel. Je pourrais aussi bien être coiffeur ou cuisinier. Au reste, je n’ai pas besoin de grand-chose pour vivre. Cependant, j’ai besoin sans cesse d’apprendre quelque chose de nouveau. Et de faire en sorte que la vie soit plus vivable». À la question de savoir s’il ne craint pas la surmédiatisation, il répond qu’à 60 ans il travaille avant tout pour lui-même et pour son fils de 8 ans, qu’il cherche à «épargner», comme l’avait fait son propre père, l’immense poète Ai Qing (1910-1996), dont le spectre hante encore sa mémoire. Francophone ayant passé l’entre-deux-guerres à Marseille, celui-ci avait été mis à l’index comme «élément droitier» par Mao Zedong dans les années 1950, puis déporté, avec sa famille, plus d’une décennie durant, dans le désert hostile du Turkestan chinois. De là vient l’obsession d’Ai Weiwei pour la «transmission» du savoir, de l’expérience. En un mot, de la «culture», que l’on se confie comme le ferait, entre deux rives, «un pont bâti entre le passé et le futur».
 

Ai Weiwei (né en 1957), With Wind (Avec du vent), 2014, bambou et soie, env. 240 x 5 000 cm.New Industries Building à Alcatraz, Californie. © Studio A
Ai Weiwei (né en 1957), With Wind (Avec du vent), 2014, bambou et soie, env. 240 x 5 000 cm.
New Industries Building à Alcatraz, Californie.

© Studio Ai Weiwei

Portrait de l’artiste en nomade
Terreur de l’Histoire et attention portée aux humains de toutes les générations : il y a du Confucius chez cet homme. Il n’a pas ménagé sa peine pour promouvoir à Venise son dernier film, Human Flow, sur la question des migrants. Et a toujours eu une réponse bienveillante à des déplacements incessants, qui ont présidé à la réalisation de ce documentaire. Sa sortie coïncide à quelques jours près avec «D’ailleurs c’est toujours les autres», nom donné à l’exposition du musée cantonal des beaux-arts de Lausanne (mcb-a). Rappelons-le ici : ceux qui compareraient encore Ai Weiwei à un hâbleur artificiel se trompent. L’artiste est un fin lettré. Goût du voyage, «étude du passé», lectures de Neruda ou d’Hikmet lui sont aussi nécessaires que de rencontrer les réfugiés de Dadaab, au Kenya, ou d’arpenter la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan, les champs de bataille de l’Irak ou encore les zones sensibles qui séparent la Syrie de la Turquie. Sa liberté réside dans l’inconfort et le choix d’un parcours nomade, même si ces derniers mois l’ont fait davantage osciller entre New York et Berlin. Big Apple ? L’artiste y a ses attaches. Il y vit d’expédients durant les années Reagan, aux côtés du musicien Tan Dun. C’est à New York qu’il découvre aussi l’œuvre d’artistes conceptuels, ainsi que les derniers grands noms de la Beat Generation. Quant à Berlin, c’est un accident. Heureux, certes, mais un accident tout de même. Au plus fort de la crise qui l’oppose aux autorités chinoises, dit-il, «Paris ne m’a pas invité. Les Allemands, si. Je les respecte énormément pour ce choix». Courageux en effet que de défendre cet homme libre à l’esprit encyclopédique, quand d’autres étaient prompts à remettre en cause leur attachement à des principes universels contre des transactions bien plus lucratives. Si Ai Weiwei confesse «avoir besoin d’espoir», il ne se fait en revanche aucune illusion sur l’évolution du régime de Pékin. Communicant exceptionnel et synthétique, il n’hésite pas à comparer l’indifférence d’une Aung San Suu Kyi devant la tragédie des Rohingya à la froideur de Xi Jinping, et à celle que manifestent les dirigeants de son pays à l’encontre de ses «amis avocats incarcérés encore à ce jour». La Chine, affirme-t-il, «est forte économiquement, mais elle ne fait pas confiance aux gens. D’ailleurs, aucune créativité n’y est reconnue». Se comprend d’autant mieux sa présence en Occident. Et pour ces premiers jours d’automne, il a décidé de se poser quelques jours en Suisse. Au vernissage de son exposition de Lausanne, il a rencontré l’un des plus grands collectionneurs d’art contemporain chinois, l’ancien diplomate Uli Sigg (voir l'article Uli Sigg : Suisse et fun !
de la Gazette 36 page 22). Ce dernier s’apprête à inaugurer, l’année prochaine, au M+ de Hong Kong, le transfert d’une partie de sa collection. Elle comprend des œuvres de l’artiste. Mais Lausanne a surtout été l’occasion pour Ai Weiwei, «plus de dix ans après [leur] première rencontre autour d’un projet initié à Berne», de collaborer avec Bernard Fibicher, le directeur du mcb-a, à l’installation de ses propres créations. Elles ne se limitent pas aux salles d’exposition du palais de Rumine et constituent le dernier événement muséographique en ses murs actuels, avant son ouverture sur le pôle muséal de Plateforme 10.

"J’ai besoin sans cesse d’apprendre quelque chose de nouveau, et de faire en sorte que la vie soit plus vivable"

Critique du pouvoir
Qu’y voyons-nous ? Plus de quarante œuvres, produites entre 1995 et aujourd’hui. Elles témoignent de la richesse du travail d’Ai Weiwei. Les matériaux, les motifs et les modes de fabrication ancestraux sont détournés par lui de manière ludique et iconoclaste, pour exprimer une critique de toute forme de «routinisation» de notre système politique, de nos manières de faire et de penser. Tout commence par Tyre, une pièce en marbre dont on hésite à dire si c’est une bouée ou une chambre à air de pneu à laquelle les migrants s’agrippent pour échapper au naufrage. Un hommage rendu probablement à tous ces hommes vus à Lesbos, pour saluer leur fragilité et figer dans l’éternité l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire des peuples de la Méditerranée. «Study of Perspective » montre une série de photographies célèbres où l’artiste tend un doigt d’honneur à des sites emblématiques du pouvoir ou de la culture. Par ce geste mi-grossier mi-comique, leur auteur dit son rejet des icônes comme des valeurs établies et place l’individu, grâce au procédé du selfie, au centre du monde. Récurrente est cette critique du pouvoir, comme le rappellent successivement trois autres œuvres. Blossom, réalisée en 2015, est l’une d’elles. Constituée de trente-cinq éléments aux motifs de fleurs, réalisées en porcelaine, elle se réfère au mouvement des Cent fleurs, qui vit en 1957 l’arrestation, puis l’élimination, de centaines de milliers d’intellectuels et d’artistes. Ils contestaient, à l’instar du père d’Ai Weiwei, le totalitarisme du régime communiste et le culte de la personnalité dont bénéficiait alors le Grand Timonier.

 

Ai Weiwei, Sunflower Seeds (Graines de tournesol), détail, 2010, porcelaine peinte à la main, 1 200 x 800 x 10 cm.
Ai Weiwei, Sunflower Seeds (Graines de tournesol), détail, 2010, porcelaine peinte à la main, 1 200 x 800 x 10 cm.

Tradition et détournement
La deuxième œuvre s’intitule Sunflower Seeds. Exposée en 2010 à la Tate de Londres, elle tapisse de ses cent millions de graines de tournesol, en porcelaine de Jingdezhen, le sol du musée, et rappelle la massification des moyens de coercition et de propagande dont furent victimes les Chinois sous les années Mao. The Animal That Looks Like a Llama but is Really an Alpaca, enfin, est un gigantesque papier peint mettant en scène les attributs du pouvoir caméras de surveillance, etc. et dit combien la langue chinoise est riche en homonymies pour comprendre la symbolique née ici d’une juxtaposition de signes. Sans jamais le dire, l’artiste réinvente, dans ce cadre, un genre ancestral dit hua niao, et primitivement pictural, qui privilégiait les représentations de fleurs et d’oiseaux. Loin d’être naïves, celles-ci permettaient à nombre de lettrés de la Chine impériale de contester, par des voies de détour, le pouvoir de la capitale. Mais plus innovant est le déplacement contextuel qu’Ai Weiwei réalise en transportant l’objet archéologique vers le monde de l’art. Ce sont les «Remains» (série de 2014), des répliques en porcelaine inspirées de restes humains rapportés clandestinement des laogai, ces camps de concentration pullulant dans les régions du Grand Ouest de la Chine. L’artiste s’est ingénié à les placer au milieu de sépultures mérovingiennes du palais de Rumine. Il y a, enfin, ses «Blue-and-White Porcelain Plates». Celles-ci reprennent le style Yongle, caractéristique de l’époque Ming (1368-1644), tout en en actualisant le propos puisqu’elles figurent des migrants originaires d’Afrique et du Proche-Orient… Inventeur génial, Ai Weiwei est d’ores et déjà un classique : un passe-muraille dont nous pouvons dire dès aujourd’hui que son œuvre lui survivra. Il est de ces hommes de tradition qui ne renient ni leur passé ni la filiation qu’ils revendiquent avec leurs grands aînés. À preuve : «D’ailleurs c’est toujours les autres» est une partie de l’épitaphe de Marcel Duchamp, que l’artiste s’est choisie pour cette exposition… À voir absolument.

Sunflower Seeds (2010, porcelaine) et The Animal That Looks Like a Llama but is Really an Alpaca (2015, papier peint), exposition «Ai Weiwei. D’ailleu
Sunflower Seeds (2010, porcelaine) et The Animal That Looks Like a Llama but is Really an Alpaca (2015, papier peint), exposition «Ai Weiwei. D’ailleurs c’est toujours les autres», musée cantonal des beaux-arts de Lausanne, 2017.
© Studio Ai Weiwei
 
À VOIR
«Ai Weiwei. D’ailleurs c’est toujours les autres»,
musée cantonal des beaux-arts, palais de Rumine,
place de la Riponne, Lausanne, tél. : +41 (0)21 316 34 45.

Jusqu’au 28 janvier 2018.
www.mcba.ch
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