Dora Maar, de muse à artiste

Le 13 juillet 2021, par Vanessa Schmitz-Grucker

La collection Dominique de Roquemaurel Galitzine, proposée aujourd’hui à l’encan, arrive à un tournant dans la redécouverte de l’œuvre peinte de Dora Maar. Sortie de l’ombre en 2019 par le Centre Pompidou, elle n’est plus seulement muse et photographe mais devient une artiste à part entière.

Dora Maar (1907-1997), Paysage, vers 1960, huile sur carton, 8,5 15 cm.
Estimation : 3 000/4 000 

Réhabilitée tardivement par une rétrospective au Centre Pompidou en 2019, Dora Maar n’en reste pas moins une artiste énigmatique, davantage connue comme amante et muse de Picasso. Son atelier se disperse à Paris en novembre 1998, l’année suivant sa mort. C’est là, à l’Hôtel Drouot, que Dominique de Roquemaurel, chineuse invétérée toujours en quête de découvertes, acquiert, sous le marteau de Piasa, deux cartons d’œuvres sans même savoir ce qu’ils contiennent. Elle qui, enfant, guettait Picasso descendre en voiture le chemin de Notre-Dame-de-Vie à Mougins, où elle vivait, ne pouvait qu’être fascinée par le personnage de Dora Maar. En ouvrant les mystérieux contenants, elle est intriguée par une huile recto verso dépeignant deux têtes de femme aux lignes cubistes : pas de doute, ce ne peut être que Wifredo Lam, l’ami cubain de Pablo Picasso et Dora Maar. Repérée sur une photo de l’atelier de Lam, l’œuvre (voir ci-contre) est authentifiée par son fils et proposée aujourd’hui, aux côtés de plusieurs dessins de Dora Maar. Elle témoigne des années que l’artiste passe auprès de Picasso avant de vivre recluse près de quarante-cinq ans dans la maison de Ménerbes, que le peintre lui cède après leur rupture. Dans ce petit village du Luberon, elle se lie d’amitié avec Nicolas de Staël et rompt avec « l’esthétique Picasso ». Mais sa peinture refuse dans un premier temps l’abstraction. Elle déclare même, en 1955, que « l’abstraction mène à un mur » avant de se raviser. Les lumières du Luberon la poussent à explorer le paysage. À la recherche d’un nouveau geste graphique, elle exécute cette petite huile aux repères dissous. Témoin précieux d’un pan aussi mystérieux que poétique de son art, ce paysage coupé entre ciel et terre fut exposé, en 2019, au Centre Pompidou mais aussi à la Tate Modern. Tout comme Campagne et la Rivière (encre de Chine, 800/1 200 €) ou encore Composition abstraite (huile sur carton, 3 000/5 000 €), le tableau exploite l’accident sur le support dans une grande liberté créative qui caractérise toute l’œuvre de Dora Maar.
 

Proche des surréalistes et de Picasso, le Cubain Wifredo Lam dîne, un temps presque quotidiennement, avec le couple Pablo-Dora. Fasciné pa
Proche des surréalistes et de Picasso, le Cubain Wifredo Lam dîne, un temps presque quotidiennement, avec le couple Pablo-Dora. Fasciné par la collection africaine de ce dernier, Lam rencontre l’ethnologue Michel Leiris qui l’initie aux arts primitifs. Ce portrait de femme, recto verso, à l’huile sur carton (20 000/40 000 €), reprend les codes d’un totem hiératique dans un camaïeu de gris-vert. Il emprunte également au vocabulaire cubiste. Présent dans les collections muséales depuis 1940, Wifredo Lam invente un langage propre revalorisé par le marché ces cinq dernières années : une huile de 1943 s’est vendue près de 10 M$ en 2020, à New York.
Cette Étude géométrique à l’encre sur papier (600/800 €) est située autour de 1966, date d’un carnet d’études aux croquis similaires. En 1
Cette Étude géométrique à l’encre sur papier (600/800 €) est située autour de 1966, date d’un carnet d’études aux croquis similaires. En 1967, Dora Maar exécute, par ailleurs, un ensemble d’huiles montrant un enchevêtrement d’angles dans des tons pastel, tranchant avec les nuances sombres qu’on lui connaît jusque lors. Entre 1966 et 1971, l’artiste réalise des études d’après les vitraux d’église qui seront à l’origine de peintures géométriques. Elle, qui légua ses biens à l’Église, croque les vitraux durant la messe, ce qui fit dire à Jacques Lacan à son propos : « C’était la camisole de force ou le confessionnal. »

Dans son livre Vivre avec Picasso, l’autre compagne du peintre, Françoise Gilot, se souvenait à propos de Dora Maar d’une « sensibilité mé
Dans son livre Vivre avec Picasso, l’autre compagne du peintre, Françoise Gilot, se souvenait à propos de Dora Maar d’une « sensibilité méditative originale ». Celle qui a brillé dans le monde de la photographie est sur le point de s’imposer comme une figure montante de l’avant-garde picturale parisienne. Mais broyée par sa rupture avec Picasso, elle se retire. Elle se tourne vers la méditation et la prière sans jamais cesser de peindre. Elle continue ses recherches de perte du motif, ici à l’huile et à l’encre sur carton (1 500/2 000 €), en s’attardant de façon plus ou moins prononcée sur les repères figuratifs de cette Banlieue.
Dora Maar aura cultivé toute sa vie le sens du mystère. Bien que soutenue par des personnalités influentes, dont le poète André Du Bouchet
Dora Maar aura cultivé toute sa vie le sens du mystère. Bien que soutenue par des personnalités influentes, dont le poète André Du Bouchet, et aspirant au renouvellement des codes artistiques des années 1950, elle reste volontairement en marge, quitte à demeurer invisible. Elle préfère la discrétion de ses ateliers, rue de Savoie à Paris et à Ménerbes, en Provence, où elle s’engage dans une expérience radicale de l’abstraction. À la gouache, ou à l’encre et à l’aquarelle sur papier comme sur cette petite étude en deux couleurs (1 000/1 200 €), elle travaille des lignes floues et des compositions éthérées.


 

Agenda
La vedette de cette prestigieuse vente monégasque n'est autre qu'un bouledogue français de plus de 2 mètres, en bronze peint, attendu à 250 000/300 000 €. L’artiste Julien Marinetti (né en 1967) en a fait don à l’association créée par la princesse Stéphanie, pour venir en aide aux porteurs du VIH. Ce Doggy John Monaco rouge et blanc, aux couleurs de la Principauté et dédicacé par la princesse, sera exposé sur la terrasse du Casino de Monaco jusqu’à son passage sous le marteau. Le produit de la vente de cette statue monumentale ainsi que celle de son étude préparatoire en bronze, également mise aux enchères (40 000/60 000 €), reviendront à l’association. Il faudra ensuite prévoir 20 000/30 000 € pour la petite Danseuse de 14 ans, épreuve en bronze à patine brune signée Degas, et 120 000/170 000 € pour un dessin à l’encre sur papier de Picasso daté de 1951, figurant le profil d’une tête de guerrier pacifiste.
mercredi 21 juillet 2021 - 18:30 - Live
Monte-Carlo - Café de Paris, place du Casino - 98000
Hôtel des ventes de Monte-Carlo
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