Collection Bouruet-Aubertot

Le 09 juillet 2020, par Claire Papon

Paul Éluard, Max Jacob, Paul Valéry ou Robert de Montesquiou voisinent avec des tableaux des écoles italienne et nordique, des montres anciennes, de la sculpture et du mobilier Haute Époque, des porcelaines chinoises, des majoliques et une petite collection de souliers en faïence française.

Angers ou Tours, vers 1460. Livre d’heures à l’usage de Tours, manuscrit en latin et en français enluminé sur parchemin, 141 ff, avec huit grandes miniatures parmi lesquelles deux attribuables (dont la Nativité, reproduite) au Maître de Munich, actif à Tours de 1460 à 1480 ; et six au Maître du Boccace de Genève (actif à Tours et Angers, vers 1445 à 1475).
Estimation : 150 000/200 000 

Ne dit-on pas parfois que ce sont les objets qui parlent le mieux de leur propriétaire ? Trois cents d’entre eux, provenant de la succession d’un couple d’amateurs et conservés dans leur appartement parisien, tendent à le prouver… Entre raffinement et diversité. Ici, des dessins d’écrivains – Paul Éluard, Max Jacob, Paul Valéry ou Robert de Montesquiou – voisinent avec des tableaux des écoles italienne et nordique, des montres anciennes, de la sculpture et du mobilier Haute Époque, des porcelaines chinoises, des majoliques et une petite collection de souliers en faïence française, la vedette revenant à un livre d’heures inédit à l’usage de Tours, des années 1460, dont les miniatures sont attribuées à des artistes proches du Maître de Jouvenel et de Jean Fouquet. Excusez du peu… Pas moins de 150 000/200 000 € sont espérés de cet ouvrage de dévotion privée certainement copié et enluminé à Tours, comme en témoignent à la fois l’usage liturgique et le style des miniatures, conservées dans un bel état de fraîcheur. Notre manuscrit – une redécouverte – est le fruit de l’association de deux artistes, l’un angevin, l’autre tourangeau. Six d’entre elles sont attribuables au Maître du Boccace de Genève, peintre dans l’atelier du Maître de Jouvenel avant qu’il n’en prenne probablement la tête et ne travaille dans l’entourage de René d’Anjou à partir de 1460. Son style est marqué par l’influence de Barthélemy d’Eyck, artiste à la cour du roi René, mais ses collaborations pour des livres d'heures sont rares.
 

Saint Crépin en noyer sculpté en quasi-ronde bosse en partie polychrome, seconde moitié du XVe siècle, h. 81 cm. Estimation : 8 000/10 000
Saint Crépin en noyer sculpté en quasi-ronde bosse en partie polychrome, seconde moitié du XVe siècle, h. 81 cm.
Estimation : 8 000/10 000 


Il est donc intéressant de retrouver sa main avec des attaches liturgiques à Tours, mais aussi dans l’Ouest – Bretagne, Mayenne, Poitou, Anjou et même outre-Manche –, comme le suggère un calendrier où figurent Julien, (évêque du Mans), Lidoire, Arnulphe et Perpet (évêques de Tours), Liphard (prêtre à Orléans), Karadoc (ou Caradec, abbé breton), Brice et Balde (archevêques de Tours), et deux saints angevins : Maurice et Candide. On lui doit ici les miniatures de la Visitation, de l’Annonce aux bergers, l’Adoration des mages, la Présentation au temple, le Couronnement de la Vierge et David en prière. Les deux autres peintures, l’Annonciation et la Nativité, sont données au Maître du Boccace de Munich, proche collaborateur et même «héritier spirituel et continuateur» du grand Jean Fouquet (vers 1415/1420-avant 1480), auteur du livre d'heures d’Étienne Chevalier, trésorier du roi Charles VII. La palette vive, l’utilisation généreuse des ors, la douceur des modelés, la conception de l’espace et du paysage confirment la parenté entre l’élève et son mentor. Plus frappante encore est la reprise du modèle de Fouquet pour la Vierge portant un voile sur la tête, dont un pan retombe sur sa poitrine, les mains jointes en prière, l’Enfant posé au sol sur un grand tissu bleu (voir page 40). Probablement inachevé – il manque l’office des morts et le suffrage des saints –, ce manuscrit associe ainsi deux artistes de la «seconde génération» de Tours et d’Angers, comme l’avaient été en leur temps leurs maîtres respectifs Jean Fouquet et Jouvenel… Son format modeste (in-8°) est inversement proportionnel à la bataille d’enchères qu’il pourrait susciter entre collectionneurs français et marchands anglais, américains, suisses et allemands.
 

École florentine vers 1480, entourage d’Andrea del Verrochio, Le Mariage mystique de sainte Catherine, toile marouflée sur panneau, 60 x 4
École florentine vers 1480, entourage d’Andrea del Verrochio, Le Mariage mystique de sainte Catherine, toile marouflée sur panneau, 60 45 cm.
Estimation : 20 000/30 000 


Proche de Vinci et Botticelli
Aux cimaises, on surveillera plus particulièrement une toile fine marouflée sur panneau de l’école florentine, vers 1480, Le Mariage mystique de sainte Catherine. Estimé modestement 20 000/30 000 €  en raison de restaurations, ce tableau de dévotion privée est intéressant en ce qu’il montre l’importance de l’atelier d’Andrea del Verrochio (1435-1488), sculpteur attitré des Médicis mais aussi orfèvre et peintre chez qui se formèrent Pérugin, Lorenzo di Credi et surtout Léonard de Vinci. Un artiste dont on perçoit l’influence dans le paysage et dans la position de l’Enfant potelé, tandis que celle de Credi se lit dans la Madone et la gamme colorée. Le chapitre «mesures du temps» déroule une cinquantaine de pièces : d’une boussole en bois de l’époque de la dynastie Qing utilisée pour le feng shui (500/1 000 €) à un grand tableau-horloge du milieu du XIXe, animé d’un navire, d’une locomotive avec ses voitures sortant d’un tunnel et d’une montgolfière s’élevant au-dessus des montagnes (3 000/4 000 €). Entre les deux, une montre puritaine (à boîtier lisse) en laiton doré et argenté, de Raillard (début XVIIe), est attendue à 2 000/3 000 €. Une autre, en or émaillé, fabriquée pour le marché chinois à la fin du XVIIIe par Williem Ilbery pourrait atteindre 12 000/18 000 €. La finesse du paysage de montagne rappelant le travail de l’émailleur genevois Jean-Louis Richter, l’intérieur entièrement ciselé et gravé, la carrure (ou tranche) polylobée sont autant d’atouts pour les collectionneurs venant de Chine. Une représentation de saint Crépin – patron des cordonniers, des tanneurs et des gantiers – en noyer, dans sa polychromie d’origine (Val de Loire ou Auvergne, XVe siècle) travaillant une pièce de cuir en un élégant trompe-l’œil (8 000/10 000 €) et une grande armoire picarde (probablement Abbeville), datée 1598, entièrement sculptée des dieux de l’Olympe d’après Rosso et de méplats évoquant la ferronnerie (1 500/2 000 €), rappellent que la curiosité est un joli défaut. Celle de nos collectionneurs se révèle aussi à travers un coffre de changeur à décor marqueté et peint et rosaces en fer forgé, un travail d’Italie du Nord traduisant l’importance de Venise au XVe siècle, passage obligé du négoce entre Orient et Occident… 

 

Williem Ilbery (1760-1839), montre en or émaillé fabriquée pour le marché chinois, entourage de demi-perles, médaillon orné d’un paysage d
Williem Ilbery (1760-1839), montre en or émaillé fabriquée pour le marché chinois, entourage de demi-perles, médaillon orné d’un paysage de montagne, bélière et intérieur polylobés, échappement duplex, mouvement entièrement ciselé, diam. 6 cm, poids 155,5 g.
Estimation : 12 000/18 000 


 

vendredi 17 juillet 2020 - 14:00 - Live
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