Berthe Morisot, artiste rococo

Le 13 février 2020, par Agathe Albi-Gervy

Inédite sur le marché, cette copie reprenant un détail d’une toile de François Boucher prouve l’attachement de Berthe Morisot à la peinture rococo. Au point qu’on a longtemps cru que la peintre était une parente éloignée de Fragonard.

Berthe Morisot (1841-1895), Apollon révélant sa divinité à la bergère Issé (d’après François Boucher), 1892, huile sur toile, 63,8 79,4 cm.
Estimation : 150 000/250 000 $

Transmis par Berthe Morisot à sa fille Julie Manet, ce tableau a été acquis par son actuel propriétaire new-yorkais auprès de ses descendants directs. Maintes fois illustré dans divers ouvrages, il a été exposé en 1896 à la galerie Durand-Ruel, au sein de l’accrochage commémoratif sur Berthe Morisot organisé un an après sa mort par ses amis Degas, Monet, Mallarmé et Renoir. La fortune de cette œuvre ne s’arrête pas là : le Salon d’automne l’a présentée en 1907, suivi de la galerie Bernheim-Jeune en 1929 et du musée de l’Orangerie en 1943. Il faut dire qu’elle constitue un échelon indispensable permettant de comprendre l’art de Berthe Morisot, en prouvant la fascination que la peinture du XVIIIe siècle a exercée sur l’artiste durant toute sa carrière. Elle reproduit en effet un détail de l’angle inférieur gauche du tableau de François Boucher illustrant Apollon révélant sa divinité à la bergère Issé, conservé au musée des beaux-arts de Tours, que Berthe Morisot étudie à l’occasion d’une visite avec sa fille Julie, à l’automne 1892. On sait qu’au cours de la dernière décennie de sa courte vie, Berthe Morisot a reproduit une autre œuvre de Boucher : Vénus demandant à Vulcain des armes pour Énée, relevée au cours d’une visite au Louvre en 1883-1884 – l’artiste a ensuite accroché sa copie au-dessus d’un grand miroir Louis XIV dans une pièce de réception de sa maison parisienne. Dans les deux cas, Berthe Morisot se concentre sur le groupe de personnages secondaires, ici des nymphes voluptueuses allongées dans une clairière. Si la vivacité et la liberté du trait ressuscitent la technique du XVIIIe siècle de la pochade, et si les couleurs délicates font honneur aux fameux tons bleus et roses de Boucher, la touche enlevée et l’aspect inachevé de l’ensemble suivent le principe de l’impressionnisme qui élève le processus créatif au niveau du travail fini. Passant pour ringard au début du XIXe siècle, le rococo est apprécié, du temps de Morisot, par quelques intellectuels à l’image de Charles Baudelaire et surtout de son bon ami, Auguste Renoir, lui aussi coutumier des copies de Boucher et Fragonard. 

mardi 18 février 2020 - 18:00
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