Le troisième œil de Vincent Lécuyer

Le 12 mars 2020, par Anne Doridou-Heim

Vente reportée. Marchand engagé, il n’a jamais cédé aux sirènes de la mode et a donné à redécouvrir des artistes rares, comme une invitation à regarder au-delà de ce que l’on voit.

Manuel Orazi (1860-1934), L’Enlèvement, l’Atlantide, 1920-1921, gouache, marouflée sur toile, 63 105 cm.
Estimation : 5 000/8 000 


Un œil sur le symbolisme, un autre vers le voyage et un troisième encore sur la singularité, Vincent Lécuyer, chineur invétéré, passionné, n’a jamais cherché la facilité d’une signature. Il courait les foires et les salons, les «adresses» aussi, comme l’on dit dans le jargon des marchands, pour dénicher des tableaux devant lesquels ses confrères passaient sans même un regard. Lui savait les voir, les acheter et les mettre en valeur. Nombre de ses trouvailles ont ainsi été accrochées sur les murs de musées français. Suite à sa disparition le 12 juillet dernier, c’est son fonds de peintures, sculptures et petit mobilier garnissant sa galerie qui est dispersé. Et bien sûr, ce sont tous ses goûts qui y sont rassemblés. Dans la Femme en prière d’Edgar Maxence (1871-1954), les Bretagne magique et religieuse se mêlent et évoquent les origines de Vincent, son attachement à cette terre de légende. Son amour pour la mer le mène naturellement vers les artistes ayant fait le choix de l’ailleurs, Alexandre Iacovleff évidemment (4 000/6 000 € pour La Pirogue, voir page 52), Raoul du Gardier aussi (La Ville de Suez, toile, 6 000/ 8 000 €) et beaucoup moins attendus, des peintres d’Amérique du Sud ou y ayant séjourné. Le travail de dénonciation des conditions de vie des paysans de l’Équatorien Camilo Egas (1899-1962) fait écho à l’émergence des mouvements marxistes d’Amérique du Sud, ici avec deux huiles, des Paysans agenouillés (2 000/3 000 €) et La Récolte du maïs (2 000/3 000 €). Celui de l’artiste d’origine belge Augusto de Succa, que les Guatémaltèques considèrent comme un peintre national, est sensible à la magnificence de la grande nature américaine. Une Vue panoramique de la ville de Guatemala attendue entre 20 000 et 30 000 € en est un bel exemple. Tout ici pourrait être cité, tant on sent qu’il n’y a aucun hasard, ni derrière le Portrait de Mme d’Alignan à la rose de Rodolphe Fornerod (1877-1953, 2 000/3 000 €), ni derrière L’Enlèvement, l’Atlantide de Manuel Orazi (voir ci-dessus, 5 000/8 000 €). Cette gouache marouflée sur toile raconte le virage de l’artiste vers le cinéma naissant ; elle est une illustration d’un film inspiré du roman éponyme de Pierre Benoît. Orientalisme et symbolisme s’y marient étroitement en un beau résumé.
 

Alexandre Iacovleff (1887-1938), La Pirogue, 1927, huile sur toile marouflée sur carton, 64 x 46 cm. Estimation : 4 000/6 000 €
Alexandre Iacovleff (1887-1938), La Pirogue, 1927, huile sur toile marouflée sur carton, 64 46 cm.
Estimation : 4 000/6 000 

Collection Vincent Lécuyer

Le 20 mai 2020, par Claire Papon

Le galeriste parisien, mort en juillet 2019, laisse un ensemble de tableaux symbolistes ou évocateurs de son goût pour les lointains, cédé aujourd’hui par ses enfants.

Amédée Marcel-Clément (1873- ?), Saint-Malo, un après-midi d’orage, huile sur panneau, 116 80 cm.
Estimation : 6 000/10 000 €

«Malouin de cœur, marin et navigateur de gros temps, amateur d’aventures, ses goûts artistiques le portent vers des ailleurs… Les peintres voyageurs ou les artistes originaux de contrées lointaines», rappelle Pauline Chanoit, l’expert de la vente (voir l'article Le troisième œil de Vincent Lécuyer de la Gazette n°10, page 59) à propos de Vincent Lécuyer. Pour preuve une grande vue de la capitale guatémaltèque de l’artiste liégeois Augusto de Succa (voir photo page 34), exécutée dans la deuxième partie de sa vie, après son installation dans ce pays d’Amérique centrale, où il est dorénavant considéré comme un artiste national. Notre panorama est une description minutieuse de la ville, vue probablement depuis le monastère Cerro del Carmen. Perchée à 1 500 mètres d’altitude, dans la vallée de l’Hermitage, et dominée par trois majestueux volcans, cette cité méconnue, fondée au XVIIIe siècle avant d’être détruite en 1913, est un haut lieu de l’histoire précolombienne. Notre tableau, par l’abondance des détails, l’exactitude de la topographie et le réalisme des scènes de vie quotidienne, allie originalité et intérêt ethnographique. Plus modestement estimée (2 000/3 000 €), une toile de 1925 de l’Équatorien Camilo Egas, La Récolte du maïs, incarne le modernisme de l’école espagnole de l’époque et l’esthétique traditionnelle d’inspiration locale. De Raoul du Gardier, on a retenu une vue de La Ville de Suez, Égypte à la tombée du jour exposée au Salon des artistes français en 1925 (6 000/8 000 €), du peintre péruvien Alejandro Gonzales Trujillo, dit Apu-Rimak (1900-1985), six scènes de la vie quotidienne (gouaches et aquarelles) illustrant le neo peruano, mouvement néo-indigéniste. Après le monde andin, la Bretagne, chère au cœur de Vincent Lécuyer, natif de Dinard. Une Femme en prière d’Edgar Maxence associe l’esprit gothique du folklore breton et l’esthétisme préraphaélite (5 000/8 000 €). Enfin, Saint-Malo un après-midi d’orage (voir photo) illustre le formidable talent d’Amédée Marcel-Clément à rendre, grâce à un clair-obscur teinté de gris et de bleu, l’étrangeté de la lumière sur cette côte.

Agenda
Près de 300 numéros, des tableaux pour l'essentiel, sont inscrits au catalogue de cette dispersion qui témoignent du goût mais surtout de l'œil du marchand décédé l'été dernier, Vincent Lécuyer. Si la plus disputée est une Vue panoramique de la ville de Guatemala par Augusto de Succa (20 000/30 000 €), des œuvres de Raoul du Gardier, Manuel Orazi, Alexandre Iacovleff, Edgar Maxence, Amédée Marcel-Clément et Théophile Robert pourraient bien dépasser leurs modestes estimations de quelques centaines à 3 000 € pour la plupart.
jeudi 28 mai 2020 - 14:00 - Live
Salle 1-7 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Kâ-Mondo
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