Un Christ de Simon Vouet au trait caravagesque

Le 10 mars 2021, par Carole Blumenfeld

Le dessin le plus attirant des deux feuilles de la collection du marquis de Lagoy qui surgissent en vente n’est peut-être pas le Projet de vignette pour l’Opticorum Libri Sex de Franciscus Aguilon de Rubens, mais cette feuille de Simon Vouet.

Simon Vouet (1590-1649), Le Christ à la colonne, pierre noire et craie blanche sur papier beige, 29 20,7 cm.
Estimation : 100 000/150 000 

Côté face, le premier peintre de Louis XIII et de Richelieu, travaillant sans relâche pour honorer les commandes royales, incarne l’art français du premier tiers du XVIIe siècle.
Or, Simon Vouet eut mille vies avant de donner naissance au classicisme en formant tout ce que le Grand Siècle comptera de célébrités, dont Le 
Brun, Le Sueur, Dorigny et Corneille l’Ancien. Côté pile en effet, Vouet est demeuré sa vie durant le jeune homme avide de découvertes, passé par Londres, Constantinople et Venise, installé pendant quinze années dans la cité papale – où il épouse celle qui deviendra sous son pinceau l’un des modèles les plus sensuels de la Rome baroque, la peintre Virginia Vezzi. On ne se refait pas et on ne s’oublie pas. Dix ans après son départ d’Italie, les réminiscences caravagesques sont toujours présentes sous sa main.
Puissance et fragilité
Le dessin découvert par le cabinet de Bayser montre un Vouet qui a assimilé le vocabulaire de Caravage, qu’il transcrit à la pierre noire. Les liens avec la Flagellation de San Domenico Maggiore du maître sont une évidence, et plus encore ceux avec son Christ à la colonne conservé au musée des beaux-arts de Rouen, qui proviendrait des collections du cardinal Scipion Carafelli Borghese. Même puissance, même fragilité du modèle au type aussi brut que noble, qui réapparaît d’ailleurs avec quelques muscles en moins dans l’Étude pour un Christ sur la croix (Berlin, Kupferstichkabinett) préparatoire à la Crucifixion du musée des beaux-arts de Lyon, exécutée vers 1636 par Vouet pour la chapelle de l’hôtel Séguier. Ce nouveau Christ caravagesque est assurément un petit bijou, vibrant tant par son savant mélange de pierre noire et de craie blanche, expression de la rapidité de la facture, que par le traitement du sujet. Le repentir, sur le bras gauche, joue d’ailleurs son rôle, mais une kyrielle d’autres détails non moins savoureux donnent également vie à la torsion de ce corps, comme l’épaisseur des traits au niveau de l’abdomen ou l’insistance sur l’entrecuisse, qui renforce cette impression de malaise du modèle, et surtout les effets de lumière qui caressent son épaule, sa poitrine et sa hanche gauches.
Un tableau, des attributions
Cette feuille inédite relance aussi un débat sur la répartition des tâches dans l’atelier de Vouet, qui aurait transmis à ses élèves des dessins préparatoires pour qu’ils se chargent de l’exécution de plusieurs de ses commandes. Si une annotation à la plume et encre brune, en bas à droite, indique bien ici « S. Vouete», le marquis de Lagoy a écrit au verso du montage : « Étude du Christ à la Colonne du Tableau de Le Sueur qui est au musée de Versailles / Eustache le Sueur ». Comme l’Homme liant une poignée de verges du musée des beaux-arts et d’archéologie de Besançon, qui porte également une mention de Le Sueur, il prépare le Christ à la colonne, l’un des tableaux de Louis XIV, qui est loin de faire consensus aujourd’hui. La toile citée sous le nom de Vouet dans l’Inventaire des tableaux du roi, donnée par la suite à Le Sueur par Dézallier d’Argenville, redevient une œuvre autographe de Vouet dans la monographie de William Crelly, en 1962 ; elle est jugée comme étant de « Le Sueur » par Alain Mérot, dans le catalogue raisonné de ce dernier en 1987 ; Barbara Brejon de Lavergnée penche «définitivement en faveur de Vouet» dans l’ouvrage de la grande rétrospective Vouet de 1990-1991, mais Arnauld Brejon de Lavergnée la publie comme d’« Eustache Le Sueur » en 1998. Depuis lors, les lignes ont bougé. Son attribution au jeune Le Brun, défendue par Lorenzo Pericolo – dans un article intitulé «À propos de l’auteur du Christ à la colonne du Louvre : Vouet, Le Sueur ou Le Brun ?», publié dans la Revue du Louvre en 2001 –, n’est pas partagée par Bénédicte Gady, mais elle est entérinée par Dominique Jacquot et Guillaume Kazerouni dans le catalogue de l’exposition « Loth et ses filles de Vouet », en 2005. Les deux spécialistes reconnaissent la même «sauvagerie de l’ensemble», les «carnations rougies, les types physiques» dans le tableau de Nancy, donné tour à tour à Vouet, «Poerson ?», «Michel Corneille» et qu’ils rendent à Le Brun. Il y a ainsi de fortes chances pour que le tableau du Louvre ne figure pas au catalogue raisonné des peintures de Vouet que Dominique Jacquot publiera dans quelques mois, chez Cohen & Cohen, mais peut-être se trouvera-t-il dans celui que préparent Barbara et Arnauld Brejon de Lavergnée, en collaboration avec Alain Mérot… Cette feuille pleine de vie, qui sera présentée en vente le 26 mars prochain à Drouot, s’impose par son caractère dramatique et son éloquence sensible, qui « sautent aux yeux ». Au-delà de son attribution, de sa datation et de son rôle, c’est bien un chef-d’œuvre du XVII
siècle français. La vente de ces études demeurées jusqu’à présent au château de Lagoy fait oublier le report à juin du Salon du dessin, permettant à mars de demeurer, malgré les circonstances, le mois du dessin. La dispersion de cet ensemble qui a échappé aux vicissitudes révolutionnaires, à l’acquisition par Woodburn d’une partie du fonds – dont dix-sept Raphaël – et, surtout, à la vente de succession de 1834, laisse rêveur quant aux quelque trois mille feuilles que Lagoy possédait.

Royale pendule

Le 18 mars 2021, par Claire Papon

Cette pendule en bronze ciselé et doré au mercure et perles imitant l’émeraude est le fruit de la collaboration de l’horloger Robert Robin et du peintre Joseph Coteau.

Pendule en bronze ciselé et doré au mat et au brillant à deux tons d’or, à décor d’amours, allégories des arts, urne à l’antique peinte en trompe l’œil à l’imitation du marbre, base ornée d’une frise de putti et de rinceaux feuillagés, époque Louis XVI, 53 37 21 cm.
Estimation : 10 000/15 000 

En 1793, c’est à Robin, horloger du roi puis de la reine à partir de 1786, fournisseur des Menus Plaisirs, que revient la tâche de dresser l’inventaire des 45 pendules appartenant en propre à Marie-Antoinette, déposées par elle chez Daguerre et Lignereux, marchands rue Saint-Honoré. L’un de ces garde-temps se rapproche du nôtre : «Une pendule à trois enfants représentant les arts appuyé sur un bout de colonne en faux lapis, sur lequel est un vase terminé par le troisième enfant, le mouvement à sonnerie du nom de Robin — Saint-Cloud.» Contrairement à ce que pense Pierre Verlet dans son ouvrage Les Bronzes dorés français du XVIIIe siècle, il ne s’agirait pas de celle conservée à la Wallace collection, mais bien celle mise en vente vendredi 26 mars. La pendule conservée à Londres met en scène des amours tenant longue-vue et compas, symbolisant l’astronomie et la géographie, la nôtre est animée d’allégories de la sculpture et de la littérature. Les sciences d’un côté de la Manche, les arts de ce côté-ci. Le mouvement est d’époque, le timbre plaisant à l’oreille, le cadran signé du célèbre peintre-émailleur genevois, Joseph Coteau (1740-1801). Cerise sur le gâteau, elle a fait partie de la collection du marquis de Lagoy conservée par ses descendants, dans la demeure familiale de Saint-Rémy-de-Provence. On ne sait si Élizabeth II d’Angleterre, accueillie par les châtelains en mai 1972, remarqua cette pendule, propriété d’une autre reine, française celle-là…

Agenda
Il ne sera pas nécessaire d'attendre longtemps pour assister à une belle bataille d'enchères. 200 000/300 000 €, telle est la fourchette de prix à prévoir pour se voir adjuger le premier lot de la vente, un Projet de vignette… à la plume et l'encre brune de Peter Paul Rubens ayant fait partie de la collection du marquis de Lagoy (1764-1829) et auquel La Gazette consacre sa couverture (page ??). Un peu plus loin, de même provenance, c'est à hauteur de 100 000/150 000 € qu'est espéré un Christ à la colonne, à la pierre noire et la craie blanche de Simon Vouet (Gazette n° 10, page 12). De l'atelier d'Eustache Le Sueur enfin, une feuille à la plume et l'encre noire, La Flagellation de saint Gervais et la Décollation de saint Protais, ayant fait partie de la collection Mariette et cédée par la descendance du marquis de Lagoy, pourrait être accueillie entre 30 000 et 50 000 €. On poursuit avec le Portrait de Bernard Germain Étienne de Laville-sur-Illon, comte de Lacépède par Jean-François Garneray – ancien élève de David (15 000/20 000 €). Les vitrines sont occupées pour certaines par des porcelaines européennes et extrême-orientales ayant appartenu au marquis de Lagoy, pour d'autres par des objets de décoration dont une pendule de Robert Robin à décor d'amours en bronze ciselé doré Louis XVI (10 000/15 000 €) et une représentation du Comte de Tourville debout tenant une épée et une carte en biscuit de porcelaine dure de Sèvres d'après un modèle de Jean-Antoine Houdon (15 000/20 000 €). D'une autre provenance enfin, on termine avec une paire de statuettes figurant Osiris-Antinoüs portant un plateau, près d'un tronc de palmier, en onyx blanc d'Algérie, travail italien fin XVIIIe-début XIXe illustrant la vogue pour l'égyptomanie après la campagne de Bonaparte, dont 8 000/12 000 € sont avancés.
vendredi 26 mars 2021 - 15:00 - Live
Salle 2 - Hôtel Drouot - 9, rue Drouot - 75009
Kâ-Mondo
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