Lot n° 921

LETTRES DE SOLDAT. ROBERT Pascal…

Vente terminée
41 L.A.S. «Robert», 1803-1806, à sa famille ; environ 120 pages la plupart in-4 avec adresses et marques postales (déchirure à une lettre avec manque), le tout monté sur onglets en un volume in-4 demi-maroquin aubergine à grain long avec coins, dos à nerfs orné de caissons de filets dorés (reliure de la fin du XIXe siècle).
Remarquable correspondance d'un soldat de la Grande Armée à sa famille, du camp de Boulogne à Austerlitz et la Pologne.
Pascal Jacques ROBERT, jeune officier sorti de l'École spéciale militaire de Fontainebleau, écrit à son jeune frère Victor, étudiant à Amiens, et surtout à sa mère Mme Robert, à Auteuil et Paris (12 rue de Tournon). Très vite, la signature ou les feuillets d'adresse portent des signes maçonniques. Nous ne pouvons donner qu'un rapide aperçu de cette passionnante correspondance, d'un grand intérêt historique, à l'aide de quelques citations.
Les premières lettres datent de l'entrée du jeune homme à l'école de Fontainebleau. Il en sort sous-lieutenant et part pour le camp de Boulogne, en vue d'une invasion de l'Angleterre. Il rejoint ensuite à marche forcée la Grande Armée sur le Rhin, dans le 34e régiment de ligne, corps d'armée du maréchal Lannes, et participe à la bataille d'Austerlitz. Il passe l'hiver, le printemps, puis l'été dans un long cantonnement en Moravie ; l'ennui le gagne, la solde n'arrive pas, les espoirs de retour en France sont toujours démentis. La campagne reprend en octobre 1806. Robert entre en Pologne et l'Empereur le nomme lieutenant...
Fontainebleau 21 floréal XII (11 mai 1804) : «Nous travaillons beaucoup à nos exercices militaires, nous faisons l'exercice à feu au fusil et au canon, nous faisons souvent des marches forcées»...
Camp de Saint-Omer 13 thermidor XIII (1er août 1805) : «Tendre mère, pourquoi vous inquiéter de mon sort, en est-il un maintenant plus heureux que le mien, étant prêt à embarquer au premier ordre pour l'Angleterre»... 4 fructidor (22 août) : «Vous ne devez pas ignorer, ma chère maman, le séjour de notre souverain au milieu de nous. Dès son arrivée, il a commencé à passer en revue à la marée basse et devant les Anglais, toute la troupe de ligne et d'infanterie légère, qui font partie du camp. [...] L'expédition, si elle doit avoir lieu, s'exécutera bientôt, car hier pour faire l'expérience de l'ordre qui doit y régner, on a fait battre la générale à 2 heures de la nuit, et nous sommes allés embarquer de suite à Boulogne.
L'embarcation s'est faite avec beaucoup de promptitude, et l'Empereur qui s'est promené long-temps sur son canot, est venu nous jeter un coup d'oeil d'approbation»... 10 fructidor (28 août) : «Nous venons de recevoir ordre de partir le 12 au matin pour nous rendre d'abord à Strasbourg»... 28 fructidor (15 septembre) : «J'ai déjà fait bien du chemin [...] Je suis dans ce moment à Charleville où nous avons séjour.
[...] Nous souffrons presque tous les jours de la pluie, de chemins de traverses abominables, et dans lesquels je tomberai deux cent fois par jour sans le secours d'une troisième jambe qui me sert de point d'appui dans des endroits aussi difficiles»...
À trente deux lieues de Vienne 16 brumaire XIV (7 novembre 1805) : «Après avoir traversé une partie de la France, passé le Rhin à Spire où nous nous imaginions de trouver l'ennemi ; le Danube pour la première fois [...] sans entendre encore parler d'eux, nous nous portâmes le long du fleuve en prenant la route de Ulm. C'est dans les environs de cette ville, sur les hauteurs qui la dominent, que nous les avons enfin rencontrés»... Wisehau en Moravie 14 frimaire (5 décembre).
Relation de la bataille d'Austerlitz (qui n'est pas nommée) : «Notre régiment étoit comme à l'ordinaire de l'avant garde et a été dès lors très exposé. Faisant partie du corps du Maral LANNES, nous nous sommes rendus dignes d'un tel chef. [...] J'ai vu pour la première fois ce jour la mort voler à mes côtés, je n'ai point eu de coup de feu dans mes habits, mais j'ai vu tomber mes voisins et ceux qui étoient devant moi. Pendant une heure trois pièces d'artillerie chargées à mitraille étoient dirigées contre notre régiment et le cribloient et du coup nous les avons reçu l'arme au bras sans coup férir. La cavalerie chargeoit devant nous et nous étions pour la soutenir. Cette fière contenance de notre part les a intimidé [...] à la fin nous les avons chargé et la cavalerie les a hachés par morceaux»...
Lintz 5 février 1806 : «Il n'y a rien de beau dans le pays où nous sommes cantonnés à deux ou trois lieues de la ville, chez de malheureux paysans dont on a bien de la peine à se faire entendre»... Ansbach 8 mars-22 avril : «Nous avons quitté Ingolstadt, et nous sommes maintenant cantonnés, jusqu'à nouvel ordre, sous la principauté d'Ansbach [...] Tous les jours on nous berce par l'espérance de repasser le Rhin, et le moment heureux n'arrive jamais»... 1er mai : «N'êtes-vous pas dans l'étonnement de voir s'opérer tant de changement, depuis la Bataille d'Austerlitz qui est notre ouvrage ? Des rois et des princes à l'infini. Ces messieurs certainement ne pouvaient pas compter sur leur fortune présente, et nous qui sommes les acteurs, on nous paye de promesses. Nous devions être au mois de may à Paris, chose qui n'est pas encore faite, puisque c'est impossible, et les 100.000 qu'on devait donner à l'armée en gratification, on n'en parle plus»... 9 mai : «Depuis le 1er de l'an nous ne sommes pas payés, et nos officiers-payeurs sont à Strasbourg [...] C'est qu'il me manque beaucoup de choses nécessaires et entièrement usées dans la Campagne, telles que bottes, chapeau et particulièrement de chemises»... 24 juin : «Maintenant que je me porte bien, chère Maman, je ne vous cacherai pas que j'ai été gravement malade, j'ai eu pendant un mois au moins la jaunisse qui en me rendant aussi jaune qu'un citron, m'avoit assez affaibli»... 16 septembre : «On parle beaucoup de la Prusse, de la Suède, et de la Russie [...] si cela existe, avant un mois nous prenons nos cantonnements à Berlin, et St Petersbourg mérite aussi notre curiosité»... [Dessau 8 ?] octobre : «Nous sommes à un quart de lieu de l'Elbe et nous sommes assurés de le passer demain sans aucun obstacle. Les Prussiens ont brûlé tous les ponts pour protéger leur fuite»... Paswaldt en Prusse 1er novembre : «Nous avons passé l'Elbe, fait plus de 100.000 prisonniers et conquis la Prusse jusqu'à l'Oder. Je désirerais bien que nos conquêtes futures fussent déjà terminées, mais il nous reste encore un ennemi qui n'est pas content d'avoir été vaincu et pardonné à Austerlitz. Les Russes viennent en grand nombre : nous allons leur épargner une partie des frais de la route»... Dam en Poméranie 3 novembre : «Tout est soumis, tout est vaincu, et cependant notre voyage ne finit point. L'armée prussienne déroutée a son point de ralliement à plus de 100 lieux de nous, il nous reste dès lors encore bien du chemin à faire. L'Empereur nous a prévenu que nous marcherions au devant des Russes, mais nous n'avons encore aucune véritable certitude de la guerre»... Des bords de la Vistule 19 novembre : «Depuis trois jours nous sommes sur les bords de la Vistule, vis-à-vis la ville de Thorn. Nous ne pouvons la traverser parce que les Prussiens en ont brûlé le pont. Cela ne laisse pas de nous embarrasser un peu. Hier dans la journée et cette nuit nous n'avons cessé de tirer sur la ville. [...] Nos forces commencent à se réunir. Le Mal DAVOUST est déjà avec nous»... 6 décembre : «Nous sommes aux portes de Varsovie et nous devons y entrer demain. Le prince MURAT y est depuis 8 jours, un grand nombre de nos troupes à déjà passé la Vistule [...] La marche forcée que nous avons faite ne laisse pas que de nous causer de grandes fatigues, qui sont surtout très sensibles dans l'infanterie. Je trouve que malgré tout l'honneur qu'il y a à servir dans cette arme, il y a aussi trop de morts»...
Varsovie 14 décembre : «Nous avons remporté hier un léger succès sur les Cosaques et Russes réunis, en attendant la grande affaire qui se prépare. Nous sommes vainqueurs, chère maman, il n'y a pas de doute, et n'ayant plus d'ennemis à vaincre nous sommes assurés d'avoir une paix durable. Le résultat de nos grandes opérations en
Pologne est, dit-on, que le prince Murat sera roi»... Á 25 lieues de Varsovie 31 décembre : «Je vous avois écrit en partant de Varsovie, et je vous marquois que l'Empereur, dans la revue qu'il avoit passé de notre division, m'avoit nommé Lieutenant. Au moment de mon départ, j'ai égaré la lettre, ce qui m'a fait bien de la peine. Je vous parlois alors de nos positions respectives avec les Russes, mais depuis ce temps-là, nous nous sommes emparés d'abord de leurs fortes positions, et gagné sur eux une bataille bien sanglante. S'ils ont perdu beaucoup de monde, notre pays a aussi bien des François à regretter.
Toute la Garde impériale a donné et perdu bien des braves. Notre régiment a eu plus des trois quarts des officiers ou soldats tués ou blessés. J'ai eu le bonheur d'échapper à ce danger, moi 19e commdt la compagnie ; le bataillon où je suis a d'abord culbutté les Russes de toutes parts, et a été ensuite repoussé par le trop grand nombre.
Il n'y a point de résistance à faire contre une force trop supérieure.
Néanmoins nous nous sommes emparé du champ de bataille»...
On a joint 3 documents administratifs du début de la carrière de Pascal-Jacques Robert : son admission à l'École supérieure militaire de Fontainebleau, signée par le maréchal BERTHIER (17 nivôse XII) ; convocation à se rendre à l'École, 21 nivôse XII ; diplôme de nomination au grade de sous-lieutenant au 34e régiment, 10 germinal XIII, signé par le maréchal BERTHIER.
PROVENANCE
Bibliothèque impériale de Dominique de VILLEPIN (19 mars 2008, n° 214, ex-libris).
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