Lot n° 112
Résultat : Non Communiqué
"Vierge à l'Enfant tenant une rose".
Lorraine, style parlerien ; dernier tiers du XIVe siècle.
Statue d'applique en pierre calcaire, repeinte à une époque récente, dos ébauché, crochet dorsal métallique.
Dim. h. 95 x l. 27 x p. 20 cm.
(Quelques éclats et épaufrures, fleurons de la couronne cassés. Polychromie moderne. Fracture nette au niveau de la taille, restaurée et consolidée au plâtre.)
Provenance : coll. privée (achat).
Rapport complet d'expertise sur simple demande à l'étude.

Expert :Raphael Skupien, Cabinet Honoré d'Urfé, 10 rue Chauchat, 75009 PARIS.
Mail: raphaele.skupien@gmail.com


C'est une remarquable Vierge à l'Enfant du XIVe siècle qui sera mise en vente le 10 mai prochain sous le marteau de Maître Hubert Deloute. Sa polychromie récente n'enlève rien à la qualité de la sculpture qui annonce les " Belles Madones " du siècle suivant. Cette Vierge couronnée offre le portrait d'une jeune mère ramenant tendrement un pan de son manteau sur le corps nu de son fils. Le sourire qui illumine son visage la rapproche des oeuvres lorraines créées sous l'impulsion des Parler dans la seconde moitié du XIVe siècle.
On entend ici par Lorraine, l'aire culturelle qui regroupe les départements actuels de la Moselle, de la Meurthe-et-Moselle, de la Meuse et des Vosges, de la Sarre, de l'Aube et une partie de la Haute-Marne. Ce vaste territoire d'ascendance germanique correspond historiquement à l'ancien duché médiéval de Lorraine, au duché de Bar, aux évêchés de Metz, Toul et Verdun ainsi qu'à la Champagne méridionale.

Etude technique et matérielle
La statue en pierre calcaire mesure 95 cm de haut, terrasse comprise. Sa terrasse qui s'inscrit dans un rectangle de 20 x 27 cm et son dos ébauché indiquent qu'elle était destinée à être présentée dos à un support. Probablement polychrome dès l'origine, l'oeuvre a été repeinte à une époque récente. Les carnations très rosées et les pupilles fortement rehaussées de bleu foncé altèrent la perception des visages en leur donnant un aspect faussement naïf.
La coloration des couches vestimentaires met en évidence l'élégance du geste de la Vierge relevant un pan de son manteau contre sa robe de laquelle dépasse discrètement la manche et le col d'une chemise. Un large fermail en forme de rose retient le capuchon formant voile, maintenu sur la tête par une couronne. Il fait écho à celui qui ceinture la robe à la taille en plis plats. Le bandeau textile laisse à peine deviner une ancienne cassure du groupe à mi-corps. La ligne de fracture est nette. On la repère sous les éclats de la couche picturale, depuis la cheville de l'Enfant jusqu'à sa hanche et au pli du coude de la Vierge. Elle se remarque davantage dans le dos, où elle a été rebouchée au plâtre, au-dessus du point d'insertion d'un crochet. L'oeuvre se conçoit comme une statue d'applique, destinée à être présentée de face.
Le dos, dépourvu de polychromie, permet d'apprécier les traces d'outils. On note également le geste tendre et affectueux de l'Enfant qui passe son bras droit derrière le cou de sa mère tandis qu'il tient une fleur épanouie dans la main gauche. L'Enfant Jésus regarde fixement devant lui. Son regard ne croise pas celui de la Vierge dont le peintre moderne a légèrement modifié la direction des yeux : la coloration des pupilles ne coïncide pas tout à fait avec le tracé du sculpteur.

Etude iconographique
L'enfance du Christ, qui n'est guère évoquée dans les Evangiles, a retenu l'attention des théologiens et des artistes de l'époque gothique à travers des thèmes propres à exciter l'empathie des fidèles. La Vierge à l'Enfant, inspirée par l'expérience humaine d'une mère portant son enfant, a d'abord trouvé sa place au trumeau des églises avant de devenir l'un des thèmes privilégiés des images de dévotion domestique. Au XIVe siècle, ce que le groupe perd en majesté, il le gagne en intimité. L'Enfant se dénude pour laisser apparaître le corps replet d'un nourrisson. La Vierge porte sur lui un regard tendre. Sa couronne lui conserve un statut hors du commun. De même que le chardonneret, la pomme ou la rose avec lesquels joue l'Enfant. La rose, peinte en rouge, évoque la Passion à venir.
Le musée de Picardie conserve une Vierge à l'Enfant, tous deux jouant avec une rose (fig. 1a). La Vierge, qui tient distraitement la rose dans sa main, regarde l'enfant qui lui se concentre sur la fleur. Elle esquisse un mouvement souple. L'élégante cambrure est ici tempérée par une douce complicité qui se traduit par une composition resserrée du groupe autour de la fleur symbolique. Datée du XIVe siècle, elle fut probablement réalisée en Champagne méridionale ou en Bourgogne comme le suggère une certaine pesanteur qui la distingue des élégantes Vierges franciliennes.
Les artistes de Champagne et de Lorraine ont montré un intérêt tout particulier pour les motifs de rose qu'il s'agisse du symbole de la Passion du Christ, de l'attribut marial ou d'une simple parure en garniture de la couronne, de la ceinture ou du fermail retenant au col les deux pans du manteau enserrant la tête de la Vierge au-dessous d'un discret voile retombant dans le dos. Beaucoup d'entre eux ont cherché à s'émanciper des tendances maniéristes de l'Île-de-France encore patentes dans la flexion des corps du groupe de Saint-Dié. Ils ont redressé la Vierge en minimisant le hanchement et la cambrure à la faveur d'un type de représentation plus intimiste où la Vierge prend précocement les allures d'une jeune mère comme ici où le sculpteur a figé le mouvement de la Vierge au moment où elle se saisissait d'un pan de son manteau pour en couvrir le corps nu de l'Enfant (fig. 1b-f). Le drap lourd de son manteau retombe en larges plis moelleux caractéristiques des vierges lorraines du XIVe siècle. Selon Jacques Baudoin, aucune autre région que la Champagne et la Lorraine n'a compté autant de Vierges drapées dans un long manteau dont un pan croisé est relevé par leur main libre.

Etude stylistique
Raymond Koechlin a noté de longue date une série d'innovations formelles dans les statues des Vierges à l'Enfant au XIVe siècle. Les recherches récentes ont permis de préciser localement la chronologie de ces nouveautés. Ainsi le manteau à deux pans parallèles, éventuellement rapprochés au col par un fermail, s'est manifesté dès le début du siècle dans la région mosane où les sculpteurs ont privilégié une certaine rondeur des formes quand ceux d'Île-de-France ont continué à étirer exagérément les corps dans un souci d'élégance. C'est ainsi que l'on a pu évoquer le " caractère bourgeois " de ces vierges de l'Est de la France. Il va de pair avec le visage pittoresque de l'Enfant aux cheveux frisés et aux oreilles décollées. Dans un souci de naturalisme, on le dénude et on l'anime. L'Enfant se saisit volontiers du voile soit par devant soit passant comme ici le bras derrière la nuque de sa mère. Il croise aussi ses petits pieds. Son regard se fixe au-devant tandis que la Vierge incline vers lui son visage et le regarde avec beaucoup de douceur.
Sa figure mutine la distingue cependant de la plupart des Vierges à l'Enfant. Son visage plein, bordé par des mèches ondulantes élégamment dégagées sous un pan de manteau que maintient la couronne, est illuminé par le sourire qui flotte sur ses lèvres charnues, soigneusement ourlées. Sa bouche un peu épaisse et son nez busqué la rapprochent de la statuaire lorraine produite sous l'influence des Parler dans les années 1365-1390. La Vierge de l'Apocalypse, qui orne une clef de voûte provenant de l'église des Célestins de Metz, allaite un enfant au corps replet croisant les jambes (fig. 2). De sa main libre, elle retient le pied de l'Enfant par une légère pression du pouce et le soupèse dans un geste comparable à celui de la Vierge qui remonte le pan de son manteau contre le corps de son fils. Cette clé, probablement en place dès 1374, a pu être considérée comme une oeuvre sortie de l'atelier des Parler. On attribue à l'atelier familial, à leurs élèves et à leurs émules une série d'oeuvres de la région parmi lesquelles un saint abbé de provenance inconnue, aujourd'hui conservé à Charmes-en-Moselle. Daté d'environ 1380, il présente le même visage ovale que la Vierge, également souligné par l'encolure en " V " de son vêtement ouvrant sur une chemise (fig. 3). Le traitement de sa chasuble aux bords ondoyants évoque de même celui du manteau de la Vierge et plus encore son voile qui, retombant en pointe dans le dos, forme de légers plis verticaux. Sa bouche charnue se pince sous un nez busqué tandis que ses petits yeux ronds écartés et ses oreilles basses, comparable aux traits de l'Enfant, lui donnent un air bonhomme.
S'il est généralement admis que les grandes innovations artistiques, en Europe centrale et occidentale, de la deuxième moitié du XIVe siècle sont imputables aux membres de la famille Parler, leur attribuer personnellement l'ensemble de cette production architecturale et sculpturale serait déraisonnable. Dans ce panorama, le foyer messin occupe une place singulière, à la faveur de l'évêque Dietrich Bayer von Boppard (1365-1384), proche de l'empereur Charles IV qui s'était attaché les services de Peter Parler (1332/33-1399). Peter Parler, maître d'oeuvre de la cathédrale de Prague, est le représentant majeur de cette famille d'architectes et de sculpteurs actifs en terre d'Empire et au-delà, peut-être à Milan. Leurs innovations ont été souvent imitées. Cet engouement pour leur manière nouvelle, stimulé par la commande officielle de Charles IV, fut à l'origine d'une très large production d'oeuvres homogènes sur le plan stylistique. C'est à ce titre que l'on peut aujourd'hui évoquer le " style parlerien " des sculptures lorraines de la seconde moitié du XIVe siècle, au sein duquel il convient néanmoins de distinguer différents maîtres et ateliers. Ainsi, la Vierge à l'Enfant soumise à mon expertise, qui ne saurait être attribuée à l'influent atelier parlerien de Metz, pourrait en revanche appartenir au même groupe que le saint abbé de provenance inconnue.

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Cette Vierge à l'Enfant, qui présente toutes les caractéristiques des statues du plein XIVe siècle pour reprendre la formule de R. Koechlin, est indubitablement l'oeuvre d'un artiste de l'Est de la France. La couronne et la rose, symbole de la Passion à venir, assument seules le caractère religieux de cette scène d'intimité entre une mère et son fils. Le naturalisme du groupe l'inscrit dans un courant concurrentiel de la tradition francilienne, marqué par les innovations des Parler. Cette Vierge à l'Enfant au visage plein et souriant, au nez busqué et aux lèvres charnues, est due à un artiste au " style palerien " très affirmé. Actif en Lorraine dans le troisième quart du XIVe siècle, son sculpteur pourrait également être l'auteur du saint abbé de Charmes-sur-Moselle.
Indications bibliographiques
BAUDOIN Jacques, La sculpture flamboyante en Champagne-Lorraine, Nonette, CRÉER, 1990.
BOCCADOR Jacqueline et BRESSET Edouard, Statuaire médiévale de collection. II, éd. Les Clefs du Temps, 1972.
BODO Buczynski, " Zur Oberflächenbearbeitung und Fassung Lothringischer Skuplturen der Berliner Skulpturensammlung und Anderer Werke ", dans M. Grandmontagne et T. Kunz (dir.), Skulptur um 1300 zwischen Paris und Köln, p. 257-273.
FORSYTH William H., " Mediaeval Statues of the Virgin in Lorraine Related in Type to the Saint-Dié Virgin ", Metropolitan Museum Studies, Vol. 5, No. 2, 1936, p. 235-258.
FORSYTH William H., " The Virgin and Child in French Fourteenth Century Sculpture A Method of Classification ", The Art Bulletin, Vol. 39, No. 3, 1957, p. 171-182.
KOECHLIN Raymond, Les ivoires gothiques français, Paris, Picard, 1924, 3 vol.
KOECHLIN Raymond, " La sculpture du XIVe et du XVe siècle dans la région de Troyes ", Congrès archéologique de France. Troyes-Provins, 1902, p. 239-272.
KOECHLIN Raymond, " Essai de classement chronologique d'après la forme de leur manteau des vierges du XIVe siècle debout, portant l'enfant ", Actes du Congrès d'histoire de l'art. III. Art occidental. Sculpture - gravure - arts décoratifs, Paris, 1921, p. 490-496.
NUßBAUM Norbert et STEIMER Pierre, " Recherches récentes sur le gothique tardif (1350-1550) ", Bulletin Monumental - L'Allemagne gothique. II : l'architecture religieuse, 2010, t. 168-3, p. 243-280.
SCHMOLL GEN. EISENWERTH Josef Adolf, Die Lothringische Skulptur des 14. Jahrhunderts : ihre Voraussetzungen in der Südchampagne und ihre außerlothringischen Beziehungen, Petersberg, 2005.
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