William Amor, orfèvre de la fleur pétrolifère

On 02 July 2020, by Virginie Chuimer-Layen

Constituées de matières délaissées, ses compositions florales portent en elles des messages positifs et responsables qui séduisent. Visite à l’atelier des Créations Messagères.

William Amor dans son atelier.
© William Amor, Créations Messagères

Dans le 10e arrondissement de Paris, derrière le porche du 70, rue René-Boulanger, une petite voie privée nous conduit au « 4, villa du Lavoir ». Face à de verdoyantes bâtisses baignées de lumière par leurs larges fenêtres, cette ancienne station électrique alimentant les théâtres alentours fut transformée, dans les années 2000, en résidences d’artistes, pour devenir, en juin 2019, une « cité artisanale » soutenant les industries créatives et les métiers d’art. Là, au second étage du bâti réhabilité, entre autres, en douze ateliers, William Amor, « ennoblisseur de matières délaissées », a pu nous accueillir, juste avant le confinement. Son atelier est un havre de paix rempli de matériaux colorés où s’appliquent quelques mains studieuses. « Marion est ma cheffe d’atelier avec qui je travaille depuis deux ans et Marceline, des Ateliers du Moulin – ESAT (Établissement de service et d’aide par le travail, ndlr) créé par la fondation franco-britannique de Sillery –, est en apprentissage. Elle fait partie de la petite équipe que j’ai baptisée “Les petites mains d’or”. Il y a quelques semaines, nous étions ici quatorze à nous affairer à notre dernier projet ! » Au centre, les tables de travail en enfilade divisent l’espace, avec au fond une large baie vitrée plongeant sur la glycine du voisinage. Au plafond, des cascades de fleurs et pétales délicats, mais aussi des cordages. Sur les côtés, les étagères dévoilent des boîtes à trésors de toutes les tailles et couleurs, des bouquets de fleurs, livres et outils anciens, ainsi que de fins voilages roses. Des voilages ? Plutôt des sacs plastique nettoyés et traités, comme en attente, constituant jusqu’à il y a quelque temps encore, sa principale matière première.
Un rêve de botaniste
« Ma pratique consiste à rendre nobles des matériaux issus de la pollution plastique que je collecte un peu partout ou que l’on m’apporte, pour réaliser des pièces sculpturales s’inspirant du vivant », explique-t-il. En effet, très tôt, William Amor est fasciné par la nature. Dans la campagne lorraine, entre Nancy et Metz, l’enfant des années 1980 collectionne de nombreuses fleurs et plantes, dont il connaît la nomenclature par cœur, et rêve de devenir botaniste pour créer ses propres espèces. « Lorsqu’on observe le fonctionnement et l’esthétique inégalée du végétal, on se dit qu’on est vraiment peu de choses. Certaines espèces agissent comme de véritables centrales électriques. » Après des études de biologie génétique, William Amor arrive à Paris en 2007, mais cherche toujours sa voie. Tour à tour paysagiste, vendeur ou encore agent d’artistes, il réalise des fleurs artificielles, dans l’intimité de son petit appartement parisien. « Ma collection de 250 orchidées naturelles supportait mal le manque de lumière. Au départ, je n’aimais pas les fleurs artificielles que je trouvais plutôt kitsch. Mais un jour, j’ai réalisé que la texture des sacs plastique provenant du commerce me faisait curieusement penser à celle des pétales de fleurs. Mon avis sur le sujet a alors changé. J’ai fait des recherches sur le recyclage des déchets en m’intéressant au concept de l’upcycling, dont je souhaitais dépasser la démarche en y appliquant un façonnage issu des métiers d’art. »
Esthétique éthique de la nature
Sous ses doigts, le plastique se plisse pour devenir de flamboyants pavots, de délicates rose et pivoines, celui des bouteilles se galbe pour se transformer en pétales au rendu proche du verre, ou en petits sequins. Mélangées souvent à des végétaux stabilisés, récoltés en forêt ou ailleurs, les matières de rebut deviennent des odes contemporaines à l’esthétique végétale. Lavés, traités, colorés, les filtres de mégots de cigarettes – sa nouvelle trouvaille – se métamorphosent en pompons de mimosas plus vrais que nature, les fibres de cordages et filets de pêche échoués sur les plages en suspensions végétales, étamines ou pistils, les capsules de café en pédoncules… « Quant aux couleurs, nous travaillons avec des pigments à l’huile sans acide et utilisons les mêmes bains de teinture depuis 2017. Ceux-ci nous servent à obtenir nos différents tons pastel. » « Rien ne se perd, tout se transforme » pourrait être sa devise ! Au-delà de leur connotation environnementale et de leur terminologie qui revisite avec humour la nomenclature botanique – Clematis petroliferus, Cornus stellata petrochimica – ses créations prennent le contrepied de l’histoire de la matière. Elles ont également pour enjeu de « rompre avec les jugements de valeur. D’où provient le plastique ? Du pétrole, cette ressource fossile qui mit des milliards d’années à se constituer et qui, lorsqu’elle sera épuisée, aura une valeur au même titre que l’or, le diamant, la soie »… À ses yeux, les matières marginalisées sont sources de beauté cachée qu’il révèle en utilisant des savoirs et des outils propres aux métiers d’art. « Qu’importe la valeur estimée des matériaux exploités, ce sont des pièces précieuses. Le geste et le talent de l’homme passant des centaines, voire des milliers d’heures à façonner ces ouvrages méticuleux lui en procurent. » Sur une des tables, des fers à gaufrer habituellement utilisés pour la parure florale de soie attendent de courber le plastique, des emporte-pièces de découper les formes, des instruments de joaillerie de graver dans la matière réinventée.
Reconnaissance du secteur
La philosophie d’un métier que cet autodidacte s’est créé de toutes pièces, au fil de ses expérimentations, comme l’esthétique et la fable de ses « créations messagères », séduisent de nombreuses maisons de luxe, galeries et institutions. Ancien résident aux Ateliers de Paris entre 2017 et 2019, William Amor devient, en 2019, lauréat de la fondation EY, de la fondation Banque Populaire et grand prix de la Création de la Ville de Paris. Pour ne citer que quelques-unes de ses productions de cette même année, il réalisa Pour un monde plus beau, un champ de deux cents coquelicots géants, au cœur du palais Brongniart, à Paris, pour la maison Kenzo. Ou encore une installation de petits pavots et bleuets sur les rails du musée des Sciences et Techniques Léonard de Vinci, à Milan, dans le cadre de l’exposition « Ro Plastic-Master’s Pieces », organisée par la galeriste et designer Rossana Orlandi, durant la « Milano Design Week ». En 2020, sa dernière intervention fut d’imaginer Bloom of Rose, décoration florale pour les vitrines de la maison Guerlain sur les Champs-Élysées et rue Saint-Honoré, ainsi qu’une édition limitée de parures d’exception pour le parfum Mon Guerlain, Bloom of Rose, en collaboration avec la maison Baccarat, exposée en boutique.
Orfèvre du plastique solidaire
Toutefois, circonscrire son expertise à la création de pièces – bijoux, trophées, installations arty, parures – à l’esprit écologique est réducteur. Depuis 2018, il s’applique à former des personnes en situation de handicap, avec les Ateliers du Moulin de la fondation franco-britannique de Sillery. « Tous les mardis, je reçois entre quatre à six personnes à qui j’enseigne les gestes nécessaires pour la réalisation des “créations messagères”. À terme, j’espère créer une “petite maison messagère” offrant des emplois pérennes qui redonneraient confiance à des personnes en marge de la société. » Si, pour l’heure, la pandémie lui a enjoint de réduire son personnel, si l’exposition « Matières à l’œuvre », à laquelle il devait participer lors des JEMA 2020 au Mobilier National, a été déprogrammée, cet entrepreneur quadragénaire empathique et artiste de la pétrochimie poétique ne songe aucunement à restreindre ses ambitions engagées. « Fonctionnant à la commande, nos délais de création seront éventuellement rallongés selon le nombre de personnes en activité. Comme tous les acteurs des métiers d’art et de la création, je suis un résilient qui sait s’adapter. »

à savoir
William Amor, Les Créations Messagères,
4A, villa du Lavoir, Paris 
Xe,
creationsmessageres.com
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