Vous avez dit Utopia ?

On 15 December 2016, by Valère-Marie Marchand

Il y a cinq cents ans, le célèbre ouvrage de Thomas More sortait des presses de Dirk Martens. Deux expositions, l’une à la bibliothèque universitaire de Louvain, l’autre au M - Muséum Leuven, lui rendent aujourd’hui hommage.

Lettre de Thomas More à Cranevelt, 1521. DR

En décembre 1516, l’imprimeur Dirk Martens publiait un opus philosophique non identifié : l’Utopia d’un certain Thomas More. Ami d’Erasme, cet électron libre de la pensée humaniste est aussi ambassadeur «extraordinaire» et chancelier du roi Henri VIII. Ce qui ne l’empêche pas de démissionner au moment où le roi se proclame «chef suprême de l’Église d’Angleterre». Emprisonné à la tour de Londres, il sera décapité le 6 juillet 1535. Sa vie s’achève à 57 ans sur un malentendu, mais la postérité lui réserve le fin mot de l’histoire. Car Utopia est en soi un testament spirituel. Son titre qui vient du grec ou-topos («nulle part») entre dans le langage courant et devient un concept philosophique à part entière qui ne tarde pas à faire école. Utopia est une île imaginaire. Chacun vit, ici, dans le meilleur des mondes jusqu’au jour où l’on songe enfin à d’autres horizons. La promesse de bonheur est à la fois la force et la faiblesse d’Utopia et nul ne sait vraiment où commence et où s’arrête la théorie. Au moment où il écrit ce livre, Thomas More n’a évidemment pas conscience du tournant décisif qu’il fait prendre à la pensée européenne. Son Utopia sera bientôt une muse incontournable pour penseurs et artistes… Pour les cinq cents ans d’Utopia, la ville de Louvain organise un festival urbain dont les points d’orgue sont deux expositions d’exception. Le premier rendez-vous est sans nul doute «À la recherche d’Utopia» au M - Museum Leuven. Un événement considérable qui rassemble les œuvres clés des plus grands maîtres flamands comme Quentin Metsys, Hans Holbein, Jan Gossaert ou Albrecht Dürer. Le commissaire d’exposition, Jan Van der Stock, qui, en 2009, nous avait déjà étonnés avec sa rétrospective consacrée à Roger de la Pasture, réunit, ici, 80 pièces maîtresses, issues des musées et collections privées du monde entier. Certaines d’entre elles n’ont encore jamais été exposées en Flandres. D’autres, plus connues, méritent vraiment d’être redécouvertes.
 

Portrait de sir Thomas More, Hans Holbein le Jeune, vers 1527, Londres. © National Gallery
Portrait de sir Thomas More, Hans Holbein le Jeune, vers 1527, Londres.
© National Gallery


Métaphore visuelle
C’est le cas du fameux Portrait d’Erasme de Quentin Metsys qui provient directement de la collection privée d’Elizabeth II, du sublime Portrait d’une jeune princesse danoise portant une sphère armillaire de Jan Gossaert ou bien encore de ce petit tableau assez étonnant de Joachim Patinir, Paysage avec la destruction de Sodome et Gomorrhe, une véritable métaphore visuelle qui nous révèle toute la diversité de l’imaginaire flamand. Les amoureux des XVe et XVIe siècles pourront découvrir les œuvres plus ou moins connues d’un Hieronymus Bosch, Simon Bening, Simon Marmion, Henri Bles, Conrat Méit ou d’un Pieter Huys. Les explorateurs en herbes s’embarqueront très volontiers auprès des sphères célestes authentiques de Leuven, des astrolabes de Gérard Mercator ou d’Adriaan Zeelst et s’émerveilleront devant de superbes atlas et de magistrales tapisseries relatant la conquête de nouveaux mondes. Les amateurs d’insolite s’attarderont sans doute plus longuement sur les Jardins clos de Malines, ces armoires à reliques, réalisées par les sœurs Augustines avec de petits bouts de tissu, de verre et de papier. De la récup’ avant l’heure qui nous en dit long sur la créativité de la Flandre… Mais l’Utopia ne serait pas ce qu’elle est sans cette part d’inconnu inhérente à tout projet d’avant-garde. Voilà pourquoi le festival «The future is more. 500 ans d’Utopia» réserve une place importante à l’art contemporain.
La traversée des apparences
Le parcours d’artistes «Tracing the Future» invite des plasticiens contemporains – notamment Yto Barrada, Ursula Biemann & Paula Tavares, The Otolith Group, Allan Sakula, Martin Le Chevallier et Adrian Tirtiaux – à nous présenter leur vision d’un monde idéal. Louvain laisse donc carte blanche à l’utopie picturale sous forme de sculptures, d’installations vidéo, de mises en scène graphiques. Au M - Museum, l’artiste franco-marocaine Yto Barrada s’interroge sur l’idéal du collectionneur et sur l’utopie touristique avec des installations pleines d’humour dénonçant le commerce des vrais-faux fossiles sahariens. Cette traversée des apparences se poursuit un peu partout ailleurs à Louvain. À deux pas du M - Museum, on peut faire une halte dans l’impressionnante bibliothèque universitaire de la KU Leuven. L’exposition «Utopia & More» nous plonge dans les écrits de Thomas More. De ses sources d’inspiration à sa correspondance, des premiers contes philosophiques à la naissance de la science-fiction, vaste est en effet l’héritage de cette pensée visionnaire !

 

À vOIR
«À la Recherche d’Utopia»
«EUtopia - Possibilité d’une île»
 et «Tracing the Future & Yto Barrada», M - Museum Leuven, Leopold
Vandeerkelenstraat 28, 3000 Leuven.
Jusqu’au 17 janvier 2017.
www.utopialeuven.be


«Utopia & More. Thomas More,
les Pays-Bas et la tradition utopique», bibliothèque universitaire de Louvain,
Mgr. Ladeuzeplein 21, 3000 Leuven
Jusqu’au 17 janvier 2017.
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