Victor Segalen, le plus chinois des auteurs français

On 25 February 2021, by Bertrand Galimard Flavigny

Des Stèles à René Leys, Victor Segalen est indubitablement le plus Chinois des auteurs français. Il a laissé des chefs d’œuvre dont les couvertures rappellent elles-aussi l’Empire du Milieu.

Victor Segalen (1878-1919), René Leys, Les Cent-Une, Société de femmes bibliophiles, 1952, deux fascicules in-folio sous couverture de soie, protégée par deux plaques de laque noire, dans un emboîtage de soie, illustrations de Chou Ling. Paris Drouot, le 10 février 2021. Gros & Delettrez OVV.
Adjugé : 500 

Avions-nous oublié Victor Segalen ? Cet écrivain, d’abord médecin de marine, devenu archéologue et sinologue, se faisait un rempart de ses livres, comme une partie inhérente de lui-même. Ceux-là, échelonnés sur une vingtaine de titres, n’ont jamais réussi à complètement dévoiler sa personnalité. L’homme était discret ; il disparut à l’aube de ses 40 ans, au cours d’une promenade dans une forêt bretonne, un exemplaire de Hamlet à la main. Auteur rare protégé par ses admirateurs, on n’entendait parler de lui que par l’intermédiaire de ceux auxquels il s’intéressa comme Gauguin, et de ceux qui s’intéressèrent à lui comme Claudel. Trois de ses ouvrages seulement ont paru de son vivant : Les Immémoriaux (1907), Stèles (1912 et 1914) et Peintures (1916). Ce sont les deux premiers titres qui viennent à l’esprit lorsque l’on évoque cet auteur. Ce qui est fort mince si l’on considère le fonds déposé à la BnF en 1981. Dans ce dernier, on ne compte pas les inachevés. Comme le souligne Christian Doumet, qui a dirigé l’édition de la Pléiade qui vient d’être consacrée à l’écrivain, chaque projet était solidaire d’autres projets. Il donne pour exemple les poèmes d’Odes, conçus en étroite relation avec Stèles et Peintures. Cette machine littéraire apparaît bien complexe. Les bibliophiles s’attachent davantage à Stèles, imprimé en 1912, à Pékin sur les presses du Pei-T’ang, – celles de la mission lazariste – dans une édition hors commerce tirée à 81 exemplaires sur papier impérial de Corée, plus un tirage ordinaire supposé de 200 – on avance généralement un total de 285 exemplaires . Le livre est en grand in-8° oblong, les pages repliées en accordéon, avec plats de bois reliés par des rubans de soie, le titre en caractères chinois sur le premier. Ce format, choisi par Segalen, est celui, exactement réduit, des stèles chinoises. L’ouvrage en reproduit dix, calligraphiées, qui marquent la séparation entre les différentes parties du recueil. Le dernier exemplaire, l’un des hors-commerce importants, a été adjugé 11 500 € à Drouot, le 12 mars 2020 par Brissonneau OVV, assistée par Guy Martin.
Antiroman
Stèles comprend 64 poèmes, correspondant au nombre des hexagrammes du Yi Jing, le plus ancien des cinq classiques canoniques de la Chine, qui date de l’époque des Zhou, au Ier millénaire avant l’ère chrétienne ; et, comme lui, Stèles est une sorte de livre de la divination et de la connaissance. René Leys procède d’une autre approche de la Chine. De l’avis des commentateurs, s’accordant à le considérer comme un chef-d’œuvre, il est l’un des grands «romans» du début du XX
e siècle. Segalen, confrontant l’imaginaire et le réel, y pratique «la dérision, en transposant ironiquement dans la Chine éternelle, l’histoire banale d’un assassinat, celui de Guangxu, le Fils du Ciel», selon la description d’Andrea Schellino, rédacteur de la notice de la Pléiade. En réalité, ce texte est inspiré par un certain Maurice Roy, alors âgé de 19 ans, maîtrisant admirablement la langue et la culture chinoises, que Segalen rencontra un an après son arrivée dans le pays, en 1909. Fasciné par son aisance, il décida d’écrire son histoire romancée, mais commença à douter de la véracité de certains propos imprécis de Roy puis s’en écarta pour laisser libre cours à son imagination, dans la tradition du roman policier de Ponson du Terrail et Gaston Leroux.. Il reste qu’avec cet antiroman, assez embrouillé, le lecteur pénètre dans la ville secrète qu’est la Cité interdite. La première version manuscrite de René Leys fut rédigée à Pékin entre le 1er novembre 1913 et le 31 janvier 1914, la seconde l’aurait été à Brest entre le 13 avril et le 29 août 1916. Le titre choisi à l’origine était Le Jardin mystérieux. Dès mai 1915, Segalen l’abandonna au profit de René Leys, du nom du héros. Le roman parut deux ans après la mort de l’auteur, dans quatre livraisons de La Revue de Paris, du 15 mars au 1er mai 1921. Cette pré-originale était intitulée «d’après René Leys». L’édition proprement originale est sortie chez G. Crès et Cie en 1922, en in-12, tirée à 22 exemplaires sur pur fil, 24 sur chine, 10 sur japon et 24 sur rives, sous une couverture ornée d’un dragon rouge par Georges-Daniel de Monfreid. Le dernier exemplaire, l’un des 24 sur chine que nous ayons vu passer à l’Hôtel Drouot, il y a quelques années, a été vendu 1 600 €. On ne saurait négliger la seule édition illustrée de ce roman si particulier. Les Cent-Une, Société de femmes bibliophiles, a demandé au peintre chinois Chou Ling (né en 1915) de se pencher sur lui. Il a réalisé 38 dessins originaux gravés sur cuivre et tirés à la main en sanguine. Cette édition a été tirée à 134 exemplaires numérotés sur papier chine double Yu-Pan, en 1952, en deux fascicules in-folio cousus main sous couverture de soie, protégée par deux plaques de laque noire, présentée dans un emboîtage de soie, au dos insolé avec étiquette, fermé par deux agrafes en ivoire selon la maquette de l’artiste. L’un d’eux, le numéro 29 (l’étiquette en partie manquante) a été adjugé 500 €, à Drouot, le 10 février 2021 chez Gros & Delettrez OVV.

Wednesday 10 February 2021 - 02:00 - Live
Salle 11 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Gros & Delettrez
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