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Vasari, premier collectionneur de dessins

Published on , by Baptiste Roelly

Les feuilles réunies par Vasari dans son mythique Libro de’ disegni fascinent les connaisseurs depuis le XVIIe siècle. L'exposition du Louvre revient sur les traces documentant le contenu et la forme de cette collection pionnière, dispersée peu après la mort de l’artiste.

Léonard de Vinci (1452-1519) (?) et Francesco Granacci (1475-1564), Sept études de... Vasari, premier collectionneur de dessins
Léonard de Vinci (1452-1519) (?) et Francesco Granacci (1475-1564), Sept études de têtes et un Saint Jean Baptiste enfant, pierre noire, plume et encre brune, lavis brun, encadrement ornemental attribué à Giorgio Vasari ou à son atelier, 49,3 37,3 cm, Vienne, Albertina.
© The Albertina Museum, Vienna

Alors qu’il voyage pour se former au métier de peintre, Giorgio Vasari (1511-1574) recueille des renseignements sur les artistes du passé comme de son temps dès les années 1530. L’accumulation de ces sources lui permet de publier ses célèbres Vies des plus excellents peintres, sculpteurs et architectes (Vite de’ più eccellenti pittori, scultori et architettori) en 1550, sous l’impulsion des lettrés et savants agrégés autour des Médicis à Florence. Par un enchaînement de biographies, Vasari livre dans l’ouvrage une vision cyclique de l’histoire de l’art. Après avoir atteint son apogée avec la civilisation gréco-romaine, l’art serait tombé en décadence au Moyen Âge, et Cimabue aurait engagé son redressement dans les années 1260. Giotto lui emboîterait le pas, Donatello ou Botticelli confirmeraient le mouvement au XVe siècle, avant que Léonard de Vinci, Raphaël et le «divin» Michel-Ange n’atteignent la perfection suprême au Cinquecento. Fourmillantes d’anecdotes biographiques, de détails sur la praxis artisanale et les recettes d’atelier, de commentaires d’œuvres fameuses ou d’indications sociologiques sur le goût des amateurs et le rapport des artistes à leurs commanditaires, les Vies rencontrent un succès immédiat. «Vos peintures périront, mais le temps ne consumera pas cet écrit», prédit à Vasari son ami Paolo Giovio, lui-même fondateur sur les rives du lac de Côme du tout premier musée (1538).

Le Libro et les Vies
Augmentée d’une trentaine de nouvelles biographies et de portraits gravés, une seconde édition de l’ouvrage est publiée en 1568. Vasari s’y réfère pour la première fois et à de nombreuses reprises – cent vingt-cinq ! – à un Libro de’ disegni (Livre des dessins). On sait qu’il a commencé très tôt à collectionner des œuvres graphiques, puisque lui-même relate avoir mis la main sur des feuilles de Lorenzo Ghiberti et de Giotto à l’âge de 17 ans. Rien d’inhabituel chez un jeune artiste soucieux de se constituer un répertoire de modèles, avec lesquels entrer en émulation ou dans lesquels puiser de l’inspiration. Mais c’est d’autre chose qu’il s’agit ici : non pas de feuilles réunies par Vasari pour garnir son fonds d’atelier, mais bien d’un ensemble cohérent, et qui apparaît comme la première collection de dessins fondée sur une logique historisante. Concevant son Libro comme un pendant à ses biographies, l’artiste y réunit une sélection d’œuvres pour accompagner et illustrer sa démonstration d’historien de l’art. Si aucun inventaire n’en précise le contenu, quatre-vingt-quatre de celles qui y ont figuré sont décrites par Vasari dans ses Vies de 1568. Ainsi d’une «feuille de la main de Soffonisba (sic), dans laquelle une jeune fille se rit d’un enfant qui pleure, parce qu’ayant posé devant lui un panier plein d’écrevisses l’une d’elles lui mord un doigt.» L’auteur évoque ici un dessin de l’artiste crémonaise Sofonisba Anguissola, qu’il loue sans réserve : «Rien ne peut se voir de plus gracieux que ce dessin, ni de plus semblable au vrai. […] Nous pouvons donc dire, avec le divin Ariosto, et en vérité, que les femmes sont parvenues à l’excellence en chaque art où elles ont mis leur soin».
 

Sofonisba Anguissola  (vers 1532-1625), Jeune fille se riant d’un enfant mordu par une écrevisse, vers 1554, pierre noire, 33,3 x 38,5 cm,
Sofonisba Anguissola  (vers 1532-1625), Jeune fille se riant d’un enfant mordu par une écrevisse, vers 1554, pierre noire, 33,3 38,5 cm, Naples, Museo e Real Bosco di Capodimonte.
© Photo SCALA, Florence, Dist. RMN - Grand Palais

La forme et l’éclatement
Aucun témoignage contemporain de Vasari ne nous renseigne sur l’apparence ou la structure du Libro de’ disegni. S’agissait-il d’un seul ou de plusieurs volumes reliés ? D’une suite de montages détachés ou de paquets de dessins conservés dans des portefeuilles ? Ceux-ci y étaient-ils ordonnés de manière analogue à la structure des Vies, soit par époque, école et artiste ? Certes, Vasari se réfère toujours à l’ensemble au singulier, et un document d’archive précise qu’à sa mort ses héritiers remirent «le» Libro aux Médicis. La même source le décrit comme un grand volume «où étaient attachés et collés en nombre infini des dessins de la quasi-majorité des plus fameux et plus excellents peintres qui furent». Mais les archives ne sont pas univoques, le sens des mots évolue, et ce que désignait réellement le terme de « libro » au temps de Vasari demeure incertain. Il ne peut donc être exclu qu’il ait été constitué de plusieurs albums, dont seule une partie aurait été remise à la famille régnante. Au siècle suivant, le connaisseur de la période baroque Filippo Baldinucci (1625-1697) décrit le Libro comme une suite de cinq grands livres de dessins. Encore un siècle plus tard, le marchand d’estampes, collectionneur et historien de l’art Pierre-Jean Mariette (1694-1774) reprend la description de Baldinucci et précise que les dessins étaient collés tant au recto qu’au verso des feuillets constituant les albums. Qu’elle qu’ait été sa forme, une partie sinon la totalité du Libro passa donc aux Médicis, avant d’être démembrée peu après la mort de Vasari. Au moins l’un de ses dessins est attesté dans la collection du Florentin Niccolò Gaddi (1537-1591), et un important ensemble fut sans doute vendu par la puissante famille avant 1600. L’Allemand Paul von Praun (1548-1616) aurait acheté, à Bologne, des feuilles possédées par le maître, mais rien ne dit si celles-ci provenaient du Libro ou du reste de sa riche collection en la matière. Éminent collectionneur anglais, lord Thomas Howard, comte d’Arundel (1585-1686), acheta les dessins de Gaddi et entra donc en possession de ceux de Vasari. À son tour éclatée par des ventes et des partages successoraux, la collection Arundel alimenta tant celle du financier colonais Everhard Jabach (1618-1685) que celles du banquier Pierre Crozat (1661-1740) ou de Mariette. Conséquence de cette importante et rapide dispersion, seuls une petite vingtaine de dessins peuvent à ce jour voir leur provenance retracée avec certitude jusqu’au Libro de Vasari.
 

Andrea del Sarto (1486-1530), Dragon dévorant un serpent, sanguine, avec un portrait de l’artiste et collé sur un «montage Gaddi», 55,7 x 
Andrea del Sarto (1486-1530), Dragon dévorant un serpent, sanguine, avec un portrait de l’artiste et collé sur un «montage Gaddi», 55,7 41,2 cm, Paris, musée du Louvre.
© RMN - Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado

Les «montages Vasari»
En l’absence de tout inventaire, et le cas des dessins expressément décrits dans les Vies mis à part, le seul signe d’une telle provenance réside dans les montages conçus par Vasari pour les dessins du Libro. Ceux-ci étaient entourés, sur chaque feuillet, d’un encadrement dessiné et représentant des architectures feintes, des figures allégoriques, des créatures fantastiques ou des motifs ornementaux. La partie inférieure des montages portait en outre le nom de l’artiste auquel les œuvres collées sur la page étaient attribuées. Par comparaison avec les dessins de la main de Vasari, les montages de feuilles comme le Portrait de Valerio Belli Vicentino du Parmesan ou la Tête de vieillard les yeux fermés de Domenico Ghirlandaio présentent une unité de style qui justifie leur attribution au maître ou à ses proches collaborateurs. Là aussi, Vasari innove. Jusqu’à preuve du contraire, il est le premier à créer des encadrements ornementaux pour les dessins de sa collection, et son exemple est rapidement imité à Florence. Ainsi Niccolò Gaddi en fait-il réaliser à son tour pour les feuilles qu’il collectionne, si bien que les «montages Vasari» ont pu être confondus avec les «montages Gaddi». Bien plus ingénieux et variés que ces derniers, ceux du maître aujourd’hui formellement identifiés ne sont plus qu’au nombre de neuf. La plupart des dessins du Libro furent recoupés ou retirés de leur montage d’origine au fil du temps, en conséquence de quoi le seul signe de leur provenance s’est définitivement perdu.
 

à voir
«Giorgio Vasari. Le Livre des dessins. Destinées d’une collection mythique»,
musée du Louvre, Paris Ier, tél. : 01 40 20 50 50,
Jusqu’au 18 juillet 2022.
louvre.fr
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