Van Gogh, des adjudications en montagne russe

On 08 April 2021, by Vincent Noce

La mise aux enchères de cette vue de Montmartre de Vincent Van Gogh a été perturbée par une succession d’erreurs, humaines ou informatiques.

Vincent Van Gogh (1853-1890), Scène de rue à Montmartre (Impasse des Deux Frères et le moulin à Poivre), 1887, huile sur toile, 46,1 61,3 cm. Jeudi 25 mars, Galerie Charpentier. Mirabaud - Mercier OVV, Sotheby’s France OVV.
Adjugé : 13 091 250 

Le Conseil des ventes s’est ému des cahots par lesquels est passée Scène de rue à Montmartre de Van Gogh, qui tenait la vedette à la vente chez Sotheby’s Paris, le 25 mars. Au moment où la Gazette mettait sous presse, une enquête était sur le point d’être ouverte par le tout nouveau commissaire du gouvernement auprès du Conseil. Yves Micolet, magistrat issu du pôle financier, a pris ses fonctions le 1er avril, après avoir été jusqu'alors suppléant. Cette vue de la Butte, au moment où Vincent vivait à Paris chez son frère Théo, avait tout pour plaire. Le commissaire-priseur parisien Fabien Mirabaud et son associée Claudia Mercier s’étaient vu confier cette redécouverte par une famille qui possédait l’œuvre depuis plus d’un siècle, à l’époque où l’artiste commençait à être reconnu. Elle venait d’être authentifiée par le musée Van Gogh — qui ne la connaissait que grâce à une photographie noir et blanc, car elle n’avait jamais été exposée auparavant — et de recevoir son certificat d’exportation. Elle s’est vendue pour treize millions d’euros (frais inclus), un record pour le peintre en France. Le tableau a ainsi doublé une estimation de cinq à huit millions, manifestement surbaissée, comme celles de toute la séance du reste, permettant d’annoncer que 42 % des lots avaient dépassé les attentes, ce qui est toujours une consolation dans cette période difficile. Commandée à Pissarro par Théo Van Gogh, La Cueillette des pois, qui a défrayé la chronique car elle a été rendue par un collectionneur américain aux descendants de Simon Bauer — spolié pendant la guerre —, fut aussi adjugée, à 2,8 M€, au double de l’estimation.
Incidents en série
Et, pourtant, tout ne s’est pas passé au mieux. Le commissaire-priseur parisien avait choisi Sotheby’s afin de promouvoir le tableau à l’international, mais aussi parce que la famille faisait confiance à la compagnie de Patrick Drahi pour une vente hybride, sur Internet et par téléphone, à travers le monde. Après un long duel entre une enchérisseuse à Londres et un opposant à Hong Kong, qui communiquaient par téléphone avec Sam Valette et Nicolas Chow de Sotheby’s, Aurélie Vandevoorde a abattu le marteau en prononçant le mot « adjugé » à 50 000 € au-dessus de treize millions. Elle s’est aussitôt reprise, en annonçant « juste à temps, une enchère online » à quatorze millions. Elle a de nouveau adjugé l’œuvre. Une demi-heure plus tard, elle s’est encore ravisée, annonçant qu’elle reprendrait les enchères en fin de session. Cette fois, le postulant en ligne s’étant volatilisé dans le cyberespace, elles se sont arrêtées à 11 250 000 € au marteau, au profit de la même cliente à Londres. Artnews a révélé qu’il s’agit de Lisa Reuben, de la célèbre famille de collectionneurs, et ancienne de Sotheby’s.
Adjugé, mais non vendu
Le Van Gogh a donc été déclaré adjugé par trois fois en moins d’une heure, alors que, selon la loi, un lot dit « adjugé » est définitivement vendu. Aucune explication n’a été apportée pendant la vente. Fabien Mirabaud et Claudia Mercier avaient déjà quitté la salle pour rejoindre les vendeurs et n’ont donc manifestement pas été consultés, pas plus que leurs clients. Le commissaire-priseur nous a simplement indiqué qu’il entendait « tout faire pour défendre les intérêts de la famille qu’il représente », préférant s’abstenir de tout autre commentaire. Sotheby’s n’a pas non plus voulu indiquer s’il était envisagé de la dédommager de la perte de 2 750 000 € enregistrée entre les deux épisodes. Sotheby’s nous a cependant déclaré que, après la seconde mise aux enchères, elle avait contacté l’adjudicataire qui aurait « contesté avoir voulu porter des enchères et ne présentait manifestement pas la surface financière pour payer le prix correspondant à son enchère ». Outre que la seconde explication semble contredire la première, elle laisserait entendre que ce participant n’aurait donc pas été soumis à un contrôle a priori, alors qu’il s’était vu attribuer un panneau (le n° 73). « Sotheby’s a donc décidé de faire application des conditions de ventes qui prévoient, lorsqu’il apparaît qu’une erreur a été commise ou une contestation élevée, que le directeur de la vente a la “faculté discrétionnaire de constater que la vente n’est pas formée et pourra décider, selon le cas, de désigner un autre adjudicataire, ou de poursuivre les enchères, ou d’annuler la vente et de remettre en vente le lot concerné”. » La maison de ventes précise « avoir informé tous les précédents enchérisseurs », soulignant avoir obtenu un résultat « largement au-dessus de l’estimation haute ». Ajoutant à la confusion, par la suite, d’autres explications contradictoires semblent avoir été avancées, notamment auprès du Conseil des ventes.
Inégalité de paliers
Selon une source anonyme interne, la vente aurait en fait été perturbée par plusieurs dysfonctionnements. Essentiellement, l’adjudicataire aurait exprimé son incompréhension d’avoir eu à faire un bond de près d’un million d’euros pour sa dernière enchère, alors que Sam Valette, communiquant avec Lisa Reuben, a été plusieurs fois autorisé à monter de 50 000 € seulement par une Aurélie Vandevoorde au grand sourire complice (« c’est bien parce que c’est vous, cher Sam ! »). La structure des enchères montre bien que, à chaque fois que l’enchérisseur online s’est manifesté, il tombait sur un chiffre rond (neuf, puis treize, puis quatorze millions). Dans ce cas, outre qu’un lot peut difficilement au regard de la loi avoir été vendu trois fois de suite, la vente s’exposerait au soupçon de n’avoir pas respecté l’égalité des enchérisseurs.

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