V comme verre

On 19 January 2021, by Marielle Brie

Au début du XVIIe siècle, l’émulation autour du cristallo vénitien voit naître en Bohême un verre se rapprochant plus encore du cristal de roche. Celui-ci trouvera sa place dans les plus luxueuses collections européennes.

Bohême, début du XXe siècle. Paire de gobelets à piédouche en verre doublé d’émail vert gravés d'une scène de chasse à courre, de deux bandeaux à motifs géométriques et de frises en bordure, piédouches taillés à facettes, h. 16 cm.
Rambouillet, samedi 14 mars 2020. Le Honsec - Simhon - Almouzni 
OVV.
Adjugé : 725 

Les tentatives de Venise pour conserver le secret du cristallo (voir l'article C comme cristallo de la Gazette no 45 du 18 décembre, page 166) sont évidemment vaines. Les verriers, itinérants par nature, franchissent les frontières, s’installent dans des régions favorables à sa fabrication et y adaptent leur savoir-faire sans craindre les représailles de la Lagune. C’est ainsi qu’au début du XVIIe siècle les artisans de Bohême élaborent un verre potassocalcique grâce aux matières premières abondantes de cette région forestière, obtenant un verre translucide et brillant, bien plus dur et facile à tailler que le cristallo vénitien. Parallèlement, Nuremberg et Prague, curieuses et ouvertes aux influences étrangères, brillent depuis la Renaissance d’une grande effervescence intellectuelle et artistique. Les graveurs et lapidaires les plus talentueux y exercent leur art et s’apprêtent à déployer leurs talents sur le nouveau verre cristallin, car si l’on admire en lui la pureté du cristal de roche, on lui réserve aussi le même traitement qu’aux plus rares gemmes des cabinets de curiosités : le verre n’échappera pas aux gravures, tailles et montures précieuses.
La Bohême, nouvelle référence du verre
Sous le règne de Rodolphe II (1576-1612) et sous l’impulsion de son lapidaire Ottavio Miseroni (1567-1624), Caspar Lehmann (1570-1622) développe un procédé de taille et de gravure sur verre qui supplante et dépasse en beauté la réputation du cristallo : le centre de la verrerie de luxe en Europe est désormais baroque et germanique. Les verres adoptent des formes traditionnelles telles que les roemer ventrus ou le pokal, célèbre pour son couvercle et largement influencé par la vaisselle d’argent et de vermeil. Les tiges taillées de nœuds élégants ou de facettes recherchées s’accompagnent de gravures à la roue. On actionne pour cela une meule métallique – souvent en cuivre, régulièrement humidifiée et associée à une poudre abrasive –, tandis que le graveur place sous la partie inférieure de la roue la pièce à tailler ou à graver. La gravure à la pointe de diamant imite quant à elle la pratique du dessin par l’utilisation d’un stylet. Indéniablement, les verriers de Bohême des XVIIe et XVIIIe siècles porteront ces techniques au sommet de leur virtuosité. Les gravures délicates empruntent leurs sujets aux allégories ou à des motifs figuratifs, parfois accompagnés de devises. Puis la paix de Westphalie, en octobre 1648, inspire des motifs d’armures et de blasons autant appréciés que les ornements commémoratifs ou symboliques. Ces décors gracieux rappellent que ces objets étaient surtout des pièces de collection onéreuses, dont on se servait peu mais que l’on montrait beaucoup. Bientôt, les propriétés remarquables du verre de Bohême sont déclinées sur des pampilles baroques qui s’exporteront vers les cours européennes aux XVIIe et XVIIIe siècles.
La vitalité créatrice face à la concurrence anglaise
Dans l’Angleterre de la fin du XVIIe siècle, l’invention du cristal véritable – caractérisé par une structure atomique ordonnée par l’oxyde de plomb – en fait un concurrent sérieux au verre bohémien, abusivement désigné sous cette appellation : ce dernier est moins solide et moins éclatant. Les verriers de Bohême vont dès lors redoubler d’inventivité. Ils créeront des pièces raffinées dans des palettes colorées stupéfiantes, assurant à leur production un renouveau bienvenu. Sans doute la teinte rubis est-elle la plus célèbre : sa recette antique est redécouverte en 1650 par Andreas Cassius (1605-1673), qui exploite une solution au chlorure d’or, avant que Johann Kunckel (1630-1703) ne l’améliore en 1679. L’obtention de cette nuance est aussi complexe qu’incertaine, celle-ci se cachant sous un gris fade tant que la pièce terminée n’est pas réchauffée. La ressemblance de cette couleur avec l’escarboucle – chère aux alchimistes – et l’incroyable difficulté de sa technique ne sont pas étrangères à la fascination qu’exercera le verre rubis aux XVIIe et XVIIIe siècles. D’autres nuances de rouge seront obtenues par l’ajout d’oxyde de cuivre, avec toutefois un résultat moins spectaculaire. Grâce à l’oxyde d’étain apparaissent aussi les milchglass («verres de lait»), imitant la porcelaine et souvent rehaussés de décors peints. Ce goût pour les saynètes précieuses est encore dans les zwischengold, des verres à double paroi obtenus en emboîtant deux gobelets l’un dans l’autre. Le décor est peint ou dégagé sur une feuille d’or appliquée sur l’objet intérieur, puis l’espace entre les deux verres est scellé. Au XIXe siècle, alors que l’engouement va au cristal transparent, l’Autriche et l’Allemagne préfèrent les pièces colorées. Le verre lithyaline, mis au point par Friedrich Egermann (1777-1864), en est un admirable exemple. Selon la palette choisie, il imite avec virtuosité toutes sortes de pierres dures. La variété hyalite, fabriquée à partir de 1820, est d’un noir profond, s’alliant souvent aux motifs japonisants. Comme le cristallo en son temps, le secret du cristal au plomb finit fatalement par être découvert, et de grandes cristalleries voient le jour en Bohême. Fondée en 1895, celle de Daniel Swarovski est sans doute la plus célèbre. Pourtant, tous ne céderont pas à cette vogue : les maisons Loëtz ou Moser maintiendront les procédés traditionnels, repoussant les limites du matériau sans jamais y ajouter de plomb. Parti pris visionnaire car, depuis 2012, Swarovski a renoncé à l’usage de cet oxyde, à l’instar de nombreuses cristalleries qui restreignent de plus en plus son usage. Le verre de Bohême est loin d’avoir tiré sa révérence. 

à voir
Les verres de Bohême du musée des Arts décoratifs,
107, rue de Rivoli, Paris 
Ier, tél. : 01 44 55 57 50.
madparis.fr
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