Une amie de Vigée Le Brun : la marquise de Grollier

On 19 July 2018, by Carole Blumenfeld

En septembre, la galerie Canesso présentera le portrait de l’une des quatre meilleures amies d’Élisabeth Vigée Le Brun, Sophie de Grollier. L’occasion de découvrir une peintre de natures mortes parmi les plus douées, mais aussi les plus méconnues de la fin du XVIIIe siècle.

Élisabeth Vigée Le Brun (1755-1842), La Marquise de Grollier, née Charlotte Eustache Sophie de Fuligny Damas (1741-1828), 1788, huile sur panneau, 92 x 72 cm.
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Exposé par Joseph Baillio au Kimbell Art Museum de Forth Worth (Texas) en 1982 et à Paris, New York et Ottawa en 2015-2016, le Portrait de la marquise de Grollier, née Charlotte Eustache Sophie de Fuligny Damas (1741-1828) par Élisabeth Vigée Le Brun (1755-1842) est tout à la fois un témoignage de l’amitié qui unissait le peintre et son modèle, et une image très forte d’une femme indépendante, au parcours pour le moins original. La cadette du seigneur d’Agey, qui disparut lorsque celle-ci avait cinq ans, fut reçue à neuf ans chanoinesse séculaire de l’ordre des Bénédictines de l’abbaye noble de Remiremont, en Lorraine. Dix ans plus tard, elle épouse Pierre Louis de Grollier, marquis de Grollier et de Treffort, capitaine du régiment d’infanterie de Foix qui sera guillotiné à Lyon en 1793. Le couple aura trois enfants avant de se séparer. Avec une liberté dont seules les dernières années de l’Ancien Régime avaient la recette, la marquise s’installe en effet à partir de 1779 dans les appartements de Marie-Antoinette aux Tuileries. Cela grâce à l’intervention d’Alexandre Charles Emmanuel de Crussol-Florensac (17431815), dit le bailli de Crussol, le grand amour de sa vie, dont elle se dit la tante «bien que, elle n’eût qu’un an de plus que lui et qu’on ne connaisse pas de liens de sang entre eux».
Éloge de l'amitié 
Le portrait exécuté par la peintre de la reine de cet intime du comte d’Artois, l’une des «étoiles du firmament Polignac», est bien connu. Pour Joseph Baillio, «il doit être compté parmi les œuvres les plus remarquables de Vigée Le Brun, et c’est certainement l’une des merveilles des salles de peinture du XVIIIe siècle français au Metropolitan Museum of Art. Ici, l’artiste s’est révélée une physionomiste pénétrante, car elle a saisi parfaitement la ressemblance et la psychologie de cet aristocrate, plein de fierté mais sans morgue, qui a joué un rôle de premier plan à la cour de France.» Le portrait date de 1787. Son auteur le mentionne en 1788 dans la liste de ses œuvres, juste après celui de Mme de Grollier, et affirme dans ses écrits : «Une seule fois dans ma vie, au mois de septembre 1789, j’ai reçu le prix d’un portrait ; c’était celui du Bailly de Crussol, qui m’envoya cent louis. Heureusement mon mari était absent, en sorte que je pus garder cette somme, qui, peu de jours après (le 5 octobre), me servit pour aller à Rome.» Des pages entières de ses Souvenirs sont consacrées aux qualités de cœur et à la «noblesse d’âme» de son amie, artiste elle aussi, formée auprès de Jean-Baptiste Greuze et de Gérard Van Spaendonck : «Dans les premiers temps de mon mariage, j’allais fort rarement dans le monde, je préférais aux nombreuses réunions les très petits comités de la marquise de Grollier ; il m’arrivait même souvent, ce que j’aimais beaucoup mieux, de passer ma soirée entière seule avec elle. Sa conversation, toujours animée, était riche d’idées, pleine de traits, et pourtant on ne pourrait citer parmi tant de bons mots qui lui échappaient sans cesse, un seul mot qui fût entaché de médisance.» Élisabeth Vigée Le Brun ne manque pas de rappeler les talents de celle-ci, dont elle omet toutefois de mentionner le passage chez Greuze : «Madame de Grollier peignait les fleurs avec une grande supériorité. Bien loin que son talent fût ce qu’on appelle un talent d’amateur, beaucoup de ses tableaux pourraient être placés à côté de ceux de Van Spaendonck, dont elle était l’élève ; elle parlait peinture à merveille, comme elle parlait de tout, au reste, car je ne suis jamais sortie du salon de madame de Grollier, sans avoir appris quelque chose d’intéressant ou d’instructif ; aussi je ne la quittais qu’avec regret, et j’avais tellement l’habitude d’aller chez elle, que mon cocher m’y menait sans que je lui dise rien, ce qu’elle m’a bien souvent rappelé d’un air tout aimable.»

 

Charlotte Eustache Sophie de Fuligny Damas, marquise de Grollier (1742-1828), Nature morte au bouquet de fleurs, huile sur toile, 56 x 46 cm, collecti
Charlotte Eustache Sophie de Fuligny Damas, marquise de Grollier (1742-1828), Nature morte au bouquet de fleurs, huile sur toile, 56 x 46 cm, collection particulière.DR

Le Raphaël des fleurs
Outre les Souvenirs de la peintre, plusieurs lettres témoignent de la société choisie de grands aristocrates, proches de la cour, et d’artistes qui entourait la marquise. Dans une missive passée en vente à Drouot chez Ader en 2015 s’adressant au botaniste André Thouin, au sujet de l’aménagement de son domaine de Vaucluse, à Lainville, cette dernière évoquait son «temple d’amitié» : «Je veux dédier un arbre à chacun de mes amis, trouvés donc bon que ce soit à vous que je m’addresse pour achetter et choisir les arbres et arbustes dont je vous envoye la notte et qui ne se trouvent pas dans les pépinières de l’intendance. Je dédie un cèdre à Mr le Bailli de Crussol, comme le seul arbre incorruptible ; je voudrois en avoir un grand, d’un beau port, et quelque prix qu’on veuille y mettre je vous prie de m’en procurer un». Et d’ajouter en post-scriptum : «Dittes mille choses pour moi à Mr Spaendonck. Je lui dédie les fleurs qu’il aime.» Dans une lettre d’Hubert Robert reproduite par Nolhac en 1910, celui-ci décrit longuement un dessus-de-cheminée peint pour elle, où il imagine l’incendie d’un «petit casin à l’italienne», dont «un beau tableau de fleurs» peint par la marquise aurait été sauvé. Si les documents attestant du goût de Mme de Grollier pour la botanique sa mère avait elle-même dessiné les jardins du château d’Agey et de sa production artistique ne manquent pas, les œuvres connues d’elle sont rares. Outre un tableau offert par la marquise à la Société botanique de France et une composition miniature conservée au Fitzwilliam Museum, le Los Angeles County Museum of Art a acquis, en 1996, son Hommage à Van Spaendonck, où l’on découvre sur le cadre une inscription pour le moins poétique : «Monsieur Van Spaendonck/Ne cherche point ici la fraîcheur et la vie,/en m’enseignant ton art, tu gardes ton talent/c’est un simple hommage que rend/la reconnaissance au génie/par son élève». La galerie Canesso présentera également trois inédits qui rendent justice à celle qu’Antonio Canova qui fut son ami en Italie surnommait «le Raphaël des fleurs». Il faut espérer que de nouvelles œuvres viendront s’ajouter au corpus de l’une des peintres amateurs les plus douées de sa génération et dont les liens avec Hubert Robert, qui partageait avec elle l’amour des jardins, n’ont guère été étudiés. Le portrait de la marquise de Grollier, classé au titre des Monuments historiques et resté chez ses descendants jusqu’à une date récente, ne quittera pas le sol français. Pour Joseph Baillio, l’œuvre préfigurerait le célèbre Autoportrait peint deux ans plus tard, et conservé dans le corridor de Vasari aux Offices. Elle compte d’ailleurs parmi les panneaux les plus virtuoses de Vigée Le Brun, tant dans le traitement des chairs que dans le rendu des soieries et de la mousseline. Facétie d’une peintre qui joue avec son sujet, la nature morte semble sortir du tableau dans le tableau. L’anémone double, les roses cent-feuilles, les hyacinthes, la grappe de raisin blanc à gros grains et les feuilles de vigne paraissent en effet comme posées devant le modèle.

Charlotte Eustache Sophie de Fuligny Damas, marquise de Grollier, Pêches, raisin, melon et fleurs, huile sur toile, 46 x 56 cm, collection particulièr
Charlotte Eustache Sophie de Fuligny Damas, marquise de Grollier, Pêches, raisin, melon et fleurs, huile sur toile, 46 x 56 cm, collection particulière.


À voir
«L’art au féminin. Un portrait de la marquise de Grollier par Élisabeth Vigée Le Brun», galerie Canesso,
26, rue Laffitte, Paris IXe, tél. : 01 40 22 61 71.
Du 13 septembre au 19 octobre 2018.
www.canesso.art
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