Une abbaye pour Odilon Redon

On 15 July 2016, by Philippe Dufour

À l’occasion de la célébration du centenaire de la mort d’Odilon Redon, nous sommes revenus à l’abbaye de Fontfroide, où le maître symboliste a laissé son testament pictural. Visite guidée.

L’abbaye de Fontfroide, le cloître et l’église.
© Yann Monel

On la découvre au sud-ouest de Narbonne, au cœur d’un ascétique paysage de rocailles et de garrigues… L’abbaye de Fontfroide se love dans ce vallon des Corbières depuis 1093, année de sa fondation. Comme un vaisseau chanceux, elle a traversé le tumulte des siècles sans subir trop d’avanies, conservant miraculeusement tous les éléments indispensables à l’austère règle de saint Bernard : la vaste église aux volumes dépouillés, le cloître et ses arcatures romanes percées d’oculi, la salle capitulaire, les dortoirs et le cellier, où s’affairaient moines et convers. Mais l’endroit possède un fort supplément d’âme, dissimulé dans la fraîcheur de salles aux volets soigneusement tirés : de grandes peintures éclaboussent de couleurs la bibliothèque, un cycle unique fixé par le pinceau d’Odilon Redon. Cette rencontre inattendue entre le vénérable monument cistercien et l’un des maîtres de l’art moderne, on la doit à la volonté d’un homme hors du commun : Gustave Fayet.
 

Odilon Redon, La Nuit, 1910-1911, détrempe sur toile (trois panneaux), 200 x 650 cm.
Odilon Redon, La Nuit, 1910-1911, détrempe sur toile (trois panneaux), 200 x 650 cm.© Abbaye de Fontfroide

L’homme de l’art
Né le 20 mai 1865 à Béziers, il appartient à la bourgeoisie terrienne du Languedoc, génératrice de colossales fortunes bâties sur un commerce viticole que le canal du Midi avait aidé à développer. Ici, avant l’épisode destructeur du phylloxéra, l’argent comme le vin, certes médiocre mais abondant, coulent à flot. Si le jeune homme devient très tôt un homme d’affaires avisé, il possède bien d’autres facettes. La première est la pratique immodérée de l’art, et sous toutes ses formes. Il ne cesse de peindre et d’exposer, en particulier au Salon des artistes français. Les années 1890 le voient aussi travailler dans l’atelier du céramiste biterrois Louis Paul et réaliser des pièces en grès, dans l’esprit de l’art nouveau, qui seront vendues chez Bing à Paris. À la fin de sa vie, Fayet se lancera avec succès dans la création de tapis aux motifs floraux, récompensée par une exposition au musée des Arts décoratifs, qui s’ouvre en 1925 juste après son décès. Des mains virtuoses donc, mais aussi un œil souverain : l’homme devient en quelques années l’un des plus grands collectionneurs du tournant du siècle. Sa première acquisition importante est l’achat, en 1899, de la collection Cabrol, comprenant trente-deux toiles signées de Degas, Manet, Monet, Pissarro… En 1900, il commande un tableau à Matisse. Van Gogh retient aussi toute son attention, et il acquiert L’Autoportrait à l’oreille coupée et L’Homme à la pipe en 1902. Mais la véritable obsession de Fayet, c’est de posséder l’œuvre, dédaignée, de Paul Gauguin. Son appartement parisien du 51 de la rue de Bellechasse, à Paris, sera bientôt tapissé de ses toiles, et les rares admirateurs du maître de Pont-Aven viendront y contempler, parmi soixante-huit autres toiles, deux chefs-d’œuvre absolus Les Seins aux fleurs rouges et Te Arii vahine.

«C’est le triomphe de la lumière sur les ténèbres. C’est la joie du grand jour opposé aux tristesses de la nuit et des ombres.» (Odilon Redon)

La résurrection de Fontfroide
Avec son épouse Madeleine, ils constituent l’un de ces fascinants couples de collectionneurs que l’on rencontre parfois dans l’histoire de l’art. Leur chef-d’œuvre sera la résurrection de Fontfroide. Abandonnés depuis l’expulsion des neuf derniers moines en 1901, les bâtiments abbatiaux sont mis en vente sept ans plus tard ; Gustave Fayet l’emporte face au sculpteur américain George Grey Barnard, celui-là même qui expédiera bientôt une partie du cloître de Saint-Michel de Cuxa à New York… L’abbaye, sauvée in extremis, devient la nouvelle obsession de Fayet et pour financer sa restauration, il doit vendre une partie de ses fabuleuses collections, tel l’Autoportrait de Cézanne acheté par le musée de Berlin. Débute alors un consciencieux chantier de restauration, sur les directives de l’architecte des Monuments historiques, Philippe Winkler. Mais pas seulement : notre esthète commence par repeupler les grandes salles vides de multiples éléments décoratifs chinés en France et même en Espagne. Ainsi, en pénétrant aujourd’hui dans l’ancien réfectoire, on aperçoit d’un côté deux sublimes grilles, drapées de pampres en fer forgé, rapportées, tout comme l’impressionnante cheminée du XVe siècle qui leur fait face. Plus loin, lanternes de procession et bas-reliefs médiévaux vous accompagnent jusqu’à un calvaire gothique d’un village de l’Aude, réinstallé dans une chapelle de l’église. Là, il suffit alors de lever les yeux pour admirer les dizaines de vitraux aux couleurs profondes, commandés au maître-verrier Richard Burgsthal. Pour mener à bien la mission de ce dernier, le mécène fonde spécialement la Verrerie des Sablons, à Bièvres. On touche désormais au grand projet de Gustave Fayet : convoquer les créateurs de son temps afin que Fontfroide devienne cette «œuvre d’art totale» à laquelle, en admirateur des symbolistes, il aspirait depuis toujours.

 

Odilon Redon, Portrait de Madame Fayet, 1907, pastel sur papier, collection particulière.
Odilon Redon, Portrait de Madame Fayet, 1907, pastel sur papier, collection particulière.© Abbaye de Fontfroide

Le testament d’Odilon Redon
Le trésor ultime de Fontfroide se cache dans la bibliothèque, située au-dessus du cloître. De chaque côté de cette grande pièce voutée, et encadrés par les rayonnages garnis de reliures anciennes, se font face Le Jour et La Nuit, les deux triptyques réalisés par Odilon Redon. Lui et Fayet sont les meilleurs amis depuis 1900, et l’artiste sera le premier hôte à dormir entre ces vieux murs. À Pâques 1910, Fayet demande au peintre de décorer cette pièce consacrée à la lecture et à la musique. Enthousiaste, Redon va alors réaliser à Paris les deux grands panneaux à la détrempe sur toile, qui seront terminés sur place. La Nuit convoque une suite de personnages énigmatiques, où se devinent tous les membres de la famille et leurs proches : Gustave Fayet lui-même, Madeleine son épouse, leurs filles Simone et Yseult, une jeune servante au profil grec… et même le cher Gauguin, dans un arbre. D’autres visages, ceux des fidèles amis de Fontfroide, flottent dans l’air du soir, tels des feux follets ; on y reconnaît les musiciens Déodat de Séverac et Ricardo Viñes, ou encore le compositeur Robert Schumann. Pour traduire cette atmosphère crépusculaire, Redon se souvient de ses fameux «Noirs» avec lesquels il avait séduit Gustave Fayet dix ans auparavant. À l’opposé, Le Jour donne l’occasion à Redon de renouer avec l’un de ses thèmes favoris : le char d’Apollon. Dans un paysage lumineux de montagnes, envahi d’étranges fleurs aux teintes acidulées, voici le quadrige du dieu qui s’élève vers un firmament doré. «C’est le triomphe de la lumière sur les ténèbres. C’est la joie du grand jour opposé aux tristesses de la nuit et des ombres…», écrit alors Odilon Redon, l’éternel tourmenté, qui, à n’en pas douter, laisse ici son testament pictural. Avec Le Silence, une figure christique peinte au-dessus de la porte, l’artiste nous invite ensuite à emporter un peu de cette sérénité. Jusqu’au 31 octobre, cet ensemble magistral, accessible sur réservation, est accompagné par cinq œuvres du peintre très peu connues, car conservées dans la descendance du mécène de Fontfroide. Sont ainsi exposées l’Hommage à Léonard de Vinci, le Portrait de Madame Fayet ou encore l’Autoportrait de l’artiste… Raison de plus pour ne pas manquer ce bel hommage au maître symboliste.

À VOIR
«Odilon Redon, centenaire de sa disparition», abbaye de Fontfroide,
route départementale 613, 11100 Narbonne, tél. : 04 68 45 11 08.
Visites de la bibliothèque à 14 h, avec conférencier, limitée à 19 personnes.
Jusqu’au 31 octobre 2016.
www.fontfroide.com

À lire
Gustave Fayet, l’œil souverain, par Dario Gamboni, Stéphane Guibourgé, Alexandre d’Andoque, Magali Rougeot, 256 pp., éditions du Regard, 2015.
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