facebook
Gazette Drouot logo print

Un proscrit devant un ermitage

On 17 March 2017, by Anne Foster

Le 5 août 1852, Victor Hugo débarque sur le port de Saint-Hélier et s’installe à Saint-Clément, dans une villa juchée au-dessus de la mer, Marine Terrace. L’exilé peut apercevoir un îlot rocheux sur lequel se trouvent les ruines d’un ermitage.

Un proscrit devant un ermitage
Victor Hugo (1802-1885), L’Ermitage (Jersey), 1855, plume et lavis d’encre brune, 19 x 22 cm.
Estimation : 80 000/120 000 €

C’est un lieu désert, habité par les mouettes rieuses et autres oiseaux marins. Leurs cris rivalisent avec le fracas des vagues se déversant dans le goulet, surnommé la «porte de l’enfer», face à l’île Elizabeth Castle. Sur ce piton rocheux émergent les ruines d’un ermitage, celui surplombant la grotte supposée avoir abrité au VIe siècle l’ermite Hélier, Belge d’origine, envoyé à Jersey par saint Maculf. Douze ans plus tard, des pirates découvrent sa retraite et le décapitent ; comme saint Denis, Hélier prend sa tête entre ses mains et marche jusqu’à la côte. Au XIIe siècle, un petit oratoire est édifié au-dessus de la caverne, où l’on peut se rendre à pied, à marée basse. Un site qui devait parler à l’âme tourmentée du poète exilé. Hugo est un fervent adepte du spiritisme depuis le décès de Léopoldine. Et laisse courir sa plume pour des dessins qui détaillent ces lieux mystiques, visités parfois avec Juliette Drouet, également présente à Jersey. L’exilé politique y retrouve aussi d’autres opposants au coup d’État de «Napoléon le Petit», comme le médecin et député bourbonnais, Barthélémy Terrier (1805-1876), qui devient son médecin personnel et son ami ; il le suivra à Guernesey où il s’efforce de soigner et soulager Adèle, dont la santé physique et mentale se détériore depuis le mois de décembre 1856. Il rédige même un traité de quinze pages, Quelques préceptes d’hygiène à l’usage de Mlle Adèle Hugo, daté du 22 janvier 1857. Cette vue noir sépia de L’Ermitage lui a été offerte cette année-là. Le musée Victor-Hugo conserve une autre vue encore plus sombre de ce site. Hugo dessine depuis longtemps, notations de voyages d’esprit romantique, devenant des visions sorties de «pluviales ténèbres», comme le note Huysmans dans La Jeune Belgique, en mars 1890. «Tout cela campé à la diable, balafré de traînées de sépia et de bistre, trituré comme avec des estompes imbibées d’encre, rehaussé dans les parties liquides, de lavures d’un bleu pâle et gris, du bleu de la pierre divine, pilée et délayée dans un peu d’eau.» Son long exil a profondément modifié sa vision : tous les jours face à la mer, il s’y engloutit, s’y dissout, l’élément nourrit son imagination et son écriture. Les souvenirs se teintent de nostalgie, de tristesse et se transforment en visions infernales et poétiques. Ce que retient Huysmans : «C’est bien de lui, cette atmosphère d’orage, ces grands ciels en deuil, ces naufrages du jour culbuté par la houle des nues.» Cependant, dans ce dessin, à travers les rayons sépia du soleil d’encre, la mer est calme comme un lac, laissant tout le drame aux crevasses, pierres à moitié éboulées, chancelantes, de cet ermitage, dressé comme un phare.

TABLEAUX DES XIX & XXÈME SIÈCLES - ART CONTEMPORAIN
Monday 27 March 2017 - 14:30 (CEST) - Live
Salle 5 - Hôtel Drouot - 75009
Aguttes
Gazette Drouot
Gazette Drouot
Welcome La Drouot Gazette offers you 4 Articles.
You still have 3 article(s) left to read.
I subscribe