Un poème de verdure

On 09 January 2020, by Agathe Albi-Gervy

Conçu par Édouard Muller pour la manufacture de papiers peints de Jules Desfossé, ce décor en trompe l’œil place l’Armide du Tasse dans un envoûtant jardin d’hiver parisien.

Manufacture Jules Desfossé, d’après un dessin d’Édouard Muller (1823-1876), Le Jardin d’Armide, 1854, décor en papier peint complet, panneaux centraux : 489 65 et 489 81 cm, panneaux latéraux : 382 133 cm.
Estimation : 8 000/10 000 

Figée dans la solitude et la tristesse, Armide règne sur un jardin luxuriant, paradis terrestre offert à la vue des spectateurs de ce papier peint en trompe l’œil. Si son auteur, le peintre Édouard Muller (1823-1876), a pris pour modèle la statue de Pandore de James Pradier (1790-1852) exposée au Salon de Paris en 1850, c’est bien l’héroïne de La Jérusalem délivrée du Tasse (1544-1595) qu’il faut voir ici. Dans ce poème italien de 1581, la magicienne musulmane, fille du roi de Damas, combat les chrétiens engagés dans la première croisade en séduisant de nombreux chevaliers, les attirant dans son île enchantée pour les changer en animaux. Éprise du héros croisé Renaud, elle l’ensorcelle pour le faire sienne, jusqu’à ce que deux compagnons de l’infortuné accourent le libérer de cette illusion. Grandement populaire aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’influence de ce poème sur les arts et la littérature ne cesse de se raréfier tout au long du XIXe jusqu’à subir la désaffection du lecteur contemporain. Il n’est cependant pas si surprenant d’en percevoir la mention dans cette composition de 1854, les écrivains romantiques ayant admiré Le Tasse au point d’en faire l’incarnation du poète malheureux ou maudit, tandis que les peintres tirent de son œuvre matière à explorer des paysages foisonnants et exotiques. Au milieu du siècle, les artistes se libèrent ainsi de la Jérusalem pour ne plus lui adresser qu’un clin d’œil orienté au second degré. Dans cette production de la manufacture de Jules Desfossé (1816-1890), la nature est arrangée avec tant de délicatesse que l’on ne peut que songer aux compositions théâtrales de Jean-Baptiste Monnoyer au XVIIe siècle, ou à la «Tenture des Mois» tissée aux Gobelins pour Louis XIV et confiée aux bons soins du Mobilier national. Pourtant, ici, nulle évocation d’une quelconque maison royale : les édicules et le treillage reproduits avec minutie exhument en vérité les serres, vérandas et jardins d’hiver si tendance dans le Paris du second Empire. Époque de grandes découvertes botaniques et d’exotisme, elle voit croître l’influence des papiers peints en trompe l’œil dans ces espaces nouveaux, regorgeant des plantes les plus originales qui permettent aux citadins fortunés d’étancher leur soif d’ailleurs. Ce décor du Jardin d’Armide, dévoilé en 1855 à l’Exposition universelle de Paris, vaut à Jules Desfossé d’être élevé par le jury international à l’«un des premiers rangs de l’industrie des papiers peints, et le rend digne de la récompense qu’[il] lui décerne, en lui accordant la médaille de première classe». 

Friday 17 January 2020 - 11:00, 14:00 - Live
Salle 10 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Coutau-Bégarie
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