Un Pissarro de saison

On 08 November 2018, by Anne Doridou-Heim

À Éragny, le vieux maître jongle avec les couleurs de l’automne. Un festival bientôt aux enchères.

Camille Pissarro (1830-1903), Dans le pré en automne à Éragny, 1901, huile sur toile, 65 x 80 cm.
Estimation : 800 000/1 200 000 €

L’âge n’ôte rien à l’envie de peindre ni au talent. À Éragny, où il vit depuis 1884, Camille Pissarro (1830-1903) travaille avec ardeur, songeant aussi à assurer le bien-être de sa famille. En octobre 1901, il exécute neuf tableaux aux couleurs et aux motifs de saison, dont Dans le pré en automne à Éragny, acheté le mois suivant par la galerie Bernheim-Jeune. Dans une lettre à ce marchand, il explique vouloir parer ses arbres de «feuilles mortes qui, à la lumière du soleil, éclatent comme des bouquets de fleurs». L’artiste a trouvé sa réponse à l’absence de floraison. Et, de fait, «tout n’est qu’apparence dans la nature. Il s’agit de les voir ou plutôt, les sentir». Alors, plutôt que du blanc et du rose, il pose du doré et de l’orangé rutilants de lumière sur les branchages et quelques dahlias, poussant presque sauvages au milieu des grandes herbes. Depuis le 1er mars 1884, date à laquelle il a déniché sa propriété, le peintre a planté ses racines sur les rives de l’Epte, à trois kilomètres environ de Gisors. Un petit coin du Vexin normand à quelques lieues seulement d’un contemporain illustre, Claude Monet. Mais là où le maître de Giverny dompte la nature en la façonnant selon ses désirs, lui la veut dans son état «ordinaire», exaltant ses champs, ses prés et ses bois, en parfaite cohésion avec ses idées sociales progressistes. Ses œuvres décrivent les semailles, la maturation et la récolte du blé, le liage des bottes, le montage des meules et la cueillette des plantes. Un certain éloge de la simplicité. «À l’exception de Millet, Pissarro est le seul artiste majeur du modernisme français du XIXe siècle à avoir choisi de vivre à la campagne», rappelle Richard Brettell, co-commissaire d’une belle exposition organisée au musée du Luxembourg en 2017 (16 mars-9 juillet), «Pissarro à Éragny. La nature retrouvée». Une traçabilité parfaite apporte un petit supplément à ce tableau inspiré. Georges Kellner (1862-1931), fondateur d’une célèbre dynastie de carrossiers, l’acquiert chez les Bernheim avant 1904. L’œuvre reste dans sa famille jusqu’en 1984, année de sa cession à Maurice Ségoura. Un industriel français au goût sûr et élégant, qui a bâti sa collection entre 1975 et 1990, entouré des conseils des grands antiquaires parisiens, est à son tour séduit et l’emporte. L’homme étant décédé, ses toiles anciennes et modernes, ses objets d’art et meubles du XVIIIe siècle, certains par Cressent et Riesener, vont être prochainement dispersés à Paris. Nul doute qu’un rayon de soleil automnal y percera…

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