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Un NFT de Léonard de Vinci ? L’art dissous dans l’éther...

Published on , by Vincent Noce

Une seule enchère. L’atmosphère n’était pas à la fête chez Marketplace le 22 avril après la vente du « tout premier NFT holographique » de la dite Bella Principessa, présentée comme le portrait d’une «princesse milanaise de la Renaissance» qu’aurait pu dessiner Léonard de Vinci. La vente comprenait un hologramme 3D de ce...

© Open sea Un NFT de Léonard de Vinci ? L’art dissous dans l’éther...
© Open sea

Une seule enchère. L’atmosphère n’était pas à la fête chez Marketplace le 22 avril après la vente du « tout premier NFT holographique » de la dite Bella Principessa, présentée comme le portrait d’une «princesse milanaise de la Renaissance» qu’aurait pu dessiner Léonard de Vinci. La vente comprenait un hologramme 3D de ce profil de 500 millions de pixels flottant dans une vitrine et son NFT, réalisés par la compagnie The Holoverse. La plateforme, qui attendait beaucoup d’un événement largement médiatisé, n’est pas la première venue. Pionnière des ventes de NFT, Marketplace a profité d’un bref engouement pour décrocher le record de 69 M$, il y a un an chez Christie’s, avec Everydays de Beeple. Depuis, elle a levé 30 M$ auprès d’investisseurs comme la famille de la galerie Acquavella, l’ancien PDG de Sotheby’s Bill Ruprecht, la directrice de la galerie Pace, Sabrina Hahn, ou le rappeur Eminem. Quant à The Holoverse, elle était fière de présenter sa première création holographique d’un «chef-d’œuvre du passé». Mauvaise pioche ? Ce parchemin porte la poisse depuis qu’il a été révélé, au grand dam de son propriétaire, un marchand canadien installé à Paris du nom de Peter Silverman, qu'il l'avait acheté comme un pastiche de la Renaissance exécuté au XIXe siècle, pour 19 000 $, à la très sérieuse galeriste new-yorkaise Kate Ganz. En 1998, il avait été vendu pratiquement au même prix par Christie’s, comme œuvre du XIXe. Son acquéreur a quand même reçu l’appui d’un laboratoire parisien, Lumière Technology, et d’un professeur britannique, Martin Kemp, pour l’attribuer à Léonard de Vinci, dont accessoirement aucun des quelque cinq mille dessins répertoriés n’est sur parchemin et qui, de plus, a très peu goûté le profil en portrait. Le laboratoire a même affirmé avoir repéré une empreinte partielle de la paume de la main du génie de la Renaissance, quand un expert québécois assurait, lui, avoir trouvé une empreinte digitale de l’artiste – mais il en avait trouvé aussi sur des faux Pollock… Quant à Martin Kemp, qui s’était déjà mépris sur l’attribution d’un dessin de sainte Anne, il a payé très cher son engagement auprès du propriétaire, allant jusqu’à signer un livre de commande. Il a été furieux quand Peter Silverman a révélé que, s’il parvenait à céder sa feuille pour 150 M$, il comptait lui confier une fondation d’étude de la Renaissance en Toscane.

Le premier NFT holographique d’une œuvre d’art a été adjugé pour l’équivalent de 104 000 $, juste au-dessus du prix de réserve.

En fait, l’attribution bien chancelante n’a pas été suivie par la plupart des spécialistes, le spécimen n’a été accepté dans aucune rétrospective et son propriétaire n’a jamais réussi à le vendre. La plateforme a eu beau insérer quelques conditionnels dans sa notice («on pense que», «on suppose que» et autres imputations), la promotion a été conduite sans scrupule autour d’un «chef-d’œuvre de Léonard» – et reprise par tous les médias, décidément peu alertes. Ce tour de passe-passe n’a pas suffi. Cette innovation a été adjugée à un collectionneur connu de NFT, «@moderatsArt», pour 35 ethereums, l’équivalent de 104 000 $. Comme le relève Adam Szymanski, dans une analyse publiée par le site Art-Fi, il est difficile de parler de succès «dans la mesure où le prix de réserve était de 100 000 $ et qu’un seul enchérisseur s’est manifesté pour un projet qui n’a éveillé l’intérêt ni du cercle de l’art classique ni des amateurs de NFT». Il doute même que l’acquéreur ait «fait une bonne affaire» pour un objet qui pourrait ne jamais retrouver ce niveau de prix. À cette déroute, il avance plusieurs facteurs dont le fait que le NFT soit lié à une reproduction et non une création (curieusement, il ne met jamais en doute le dessin lui-même comme original de la Renaissance). Même 100 000 $, ce n’est pas donné pour l’ombre de l’ombre d’une ombre, qui en vaut peut-être le cinquième et dont l’évanescence finit par laisser rêveur.

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