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Un DVD consacré au marchand et collectionneur Daniel Cordier

Published on , by Camille Larbey

La collection DVD « Phares », retraçant depuis vingt ans l’histoire du surréalisme, consacre un documentaire à Daniel Cordier (1920-2020). Portrait d’un homme qui a traversé le siècle en se mettant au service de son pays puis de l’art.

© Collection Daniel Cordier - tous droits réservés Un DVD consacré au marchand et collectionneur Daniel Cordier
© Collection Daniel Cordier - tous droits réservés

On ne naît pas esthète : on le devient. Daniel Cordier, fou d’art !, passionnant documentaire signé Fabrice Maze, revient sur ce moment précis où s’allumèrent les premières braises de ce qui allait devenir un feu sacré. Le 27 mai 1943, au sortir de la réunion actant la création du Conseil national de la résistance, Jean Moulin donne rendez-vous à Daniel Cordier, son secrétaire, à la galerie L’Esquisse, située quai des Orfèvres. Face aux gouaches géométriques de Kandinsky, le jeune résistant se demande comment peut-on exposer aux yeux de tous pareilles œuvres aussi incompréhensibles. Le soir même, au restaurant, Jean Moulin lui offre l’Histoire de l’art contemporain de Christian Zervos, pour le remercier de son travail. Le geste le touche beaucoup. Ledit présent moins. Mais il feuillette l’ouvrage. Les reproductions en noir et blanc de Klee, Picasso ou Malevitch manquent de lui couper l’appétit. « Épouvantables ! », s’amuse-t-il près de soixante-dix ans plus tard devant la caméra. Il n’empêche, ce cadeau sera le missel de son éveil esthétique. Les longues conversations où « Rex », dont la couverture est marchand d’art, lui parle de tel peintre ou de telle sculpture – qu’il ne connaît évidemment pas – aiguisent sa curiosité. Son « patron », comme il l’appelait, arrêté et mort durant un transfert vers l’Allemagne, Daniel Cordier rejoint Londres par l’Espagne, où il passe un mois dans les prisons de la Guardia Civil. À Madrid, il tient absolument à voir le Prado. Jean Moulin avait promis de l’emmener une fois la guerre terminée. Dans la salle des Flamands, il tombe en émerveillement devant Le Jardin des délices de Jérôme Bosch. Les Goya et les Vélasquez le touchent également au plus profond. Voilà pour l’épiphanie.
 

© Collection Daniel Cordier - tous droits réservés
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Découvreur de talents
Après la guerre, Daniel Cordier quitte les services secrets français. S’ensuivent huit années à peindre. « Mauvais et aucun intérêt », assure-t-il. Grâce à l’héritage de son père décédé, il commence à collectionner. D’abord un dessin d’Henri Michaux. Quelques mois plus tard, une toile de Jean Dewasne repérée au Salon des réalités nouvelles. La galeriste Jeanne Bucher lui conseille d’acheter les peintures d’un jeune Russe encore inconnu : Nicolas de Staël. Il repart avec quinze tableaux. Il prend des dessins d’Artaud, du Vasarely, du Hans Reichel, du Hans Artung, et surtout du Bernard Réquichot, qu’il a découvert à l’académie de la Grande Chaumière. À court d’argent, il frappe à la porte de Guy de Broglie afin de lui solliciter un emploi d’huissier ou autre chose dans ses cordes. Son ami lui fait une proposition : il lui prête un million de francs pour ouvrir une galerie. Sa femme, Jeanne-Marie de Broglie, s’occupera de la partie administrative. Le 16 novembre 1956, la galerie Daniel Cordier ouvre au 6, rue de Duras dans le 8e arrondissement, avec une exposition dédiée à Claude Viseux. « Il n’y avait aucun plan, comme il pourrait y en avoir maintenant. C’étaient des œuvres qu’on empruntait aux artistes pour faire des petites expositions. Tout ça était d’un niveau extrêmement modeste », se souvient Jeanne-Marie de Broglie. Malgré huit années à exposer des noms encore méconnus – Dado, Öyvind Fahlström, Julius Bissier, Louise Nevelson, etc. –, Cordier réfutera toujours l’appellation de « galeriste », qu’il déteste, préférant se qualifier modestement de « marchand d’art ». Produire un discours critique l’ennuie. Son coup d’œil vaut tous les arguments de vente. « Il va chercher de nouveaux talents qui vont avoir de très grandes singularités et qui vont engager le regard dans une autre aventure de l’histoire des formes », analyse la critique Anne Tronche. Le documentaire filme le compagnon de la Libération, en 2011, aux Abattoirs de Toulouse où est conservée la majorité de sa donation. La contemplation de ses tableaux fait remonter les souvenirs : la première rencontre avec Michaux, dans son appartement rue Séguier, et comment il a raté un contrat d’exclusivité à la suite d’un quiproquo ; les difficultés pour avoir Roberto Matta ; sa technique déployée pour capter Breton. Daniel Cordier, fou d’art ! dépeint une trajectoire unique, propulsée par l’engagement au service d’une expression picturale qu’il devait défendre. Cordier restera cet amateur au regard juste et émerveillé. Un passeur. Le film est accompagné d’un joli livret de 88 pages copieusement agrémenté de reproductions d’œuvres, de photos et de documents inédits.

à voir
Daniel Cordier, fou d’art !, de Fabrice Maze, 118 min,
avec Daniel Cordier, Anne Tronche, Alfred Pacquement, Jeanne-Marie de Broglie...
Éditeur : Seven Doc, 2021.


 

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