Un acteur de caractère par Jean-Baptiste Van Loo

On 03 December 2020, by Anne Doridou-Heim

Ce portrait d’acteur par Jean-Baptiste Van Loo ne manque pas de prestance. Il s’apprête à monter sur la scène des enchères pour y recueillir de nouveaux vivats.

Jean-Baptiste Van Loo (1684-1745), Portrait d’un acteur, huile sur toile, 80 63,5 cm (détail).
Estimation : 40 000/60 000 

En 1758, l’impératrice Élisabeth de Russie fait parvenir par la voie diplomatique une requête singulière à Louis XV. Pour compléter la troupe de comédiens français qui donne des représentations à Saint-Pétersbourg depuis une quinzaine d’années, elle demande au roi de bien vouloir lui « prêter » Lekain et Mademoiselle Clairon, les deux premiers acteurs de la Comédie-Française. Au-delà de l’anecdote, cette information permet de comprendre que le statut de vedette n’est pas une notion contemporaine : il est bien né au XVIIIe siècle. C’est en effet au début des Lumières que la figure de l’acteur moderne s’élabore dans la pratique du théâtre, l'exécutant étant de plus en plus considéré comme un artiste, véritable créateur de son rôle. Aux alentours de 1658, Nicolas Mignard déjà avait représenté Molière dans le rôle de César : le principe était lancé, le comédien avait gagné un statut social. Les plus grands portraitistes français de l’époque vont être convoqués. Avec leurs tableaux, ils livreront une nouvelle image bien éloignée de celle du personnage figé. Tout au contraire, l’interprète est vivant, il habite son sujet grâce à son travail et à sa personnalité. François de Troy va représenter Adrienne Lecouvreur sur la scène, Nicolas de Largillière fixer les traits de Mademoiselle Duclos dans le rôle d’Ariane et Jean-Baptiste Van Loo ceux de Mademoiselle Clairon en pleine déclamation de Médée…
Les règles du jeu
Jean-Baptiste Van Loo, membre d’une famille renommée d’origine flamande et frère aîné de Carle (1705-1765), fait ses premières armes dans sa ville natale d’Aix-en-Provence, avant d’être invité à la cour de Monaco par les Grimaldi puis, sa réputation allant grandissant, de gagner l’Italie. Il y trouve un mécène en la personne du prince de Carignan ; lorsque ce dernier tombe en disgrâce – il est le gendre de Victor-Amédée de Savoie, il s’enfuit à Paris, et appelle auprès de lui son peintre préféré. Nous sommes en 1720 et, fort de cet appui, Van Loo est tout de suite introduit auprès du Régent. Auteur de compositions religieuses et fort appréciées, il pratique en parallèle l’art du portrait, un genre qui fait défiler dans son atelier tout ce que la capitale connaît de personnalités, surtout après qu’il eut exécuté celui de Louis XV. Ici, il livre un brillant morceau, tout en fluidité de touches. L’homme, dont on ne connaît pas – pour l’heure — le nom, est représenté selon les usages du théâtre d’alors, portant de longs cheveux au naturel. Il revêt une livrée démonstrative, ornée de parements, de galons postiches et d’une bandoulière aux franges d’argent. Selon l’expert, cette tenue est sans doute celle d’un maître d’armes. Un détail d’importance. Les pièces tragiques se jouaient déguisé avec force panaches, tonnelets et paniers des plus baroques, bien loin de la simplicité antique. Jusqu’à Lekain (1729-1778)… Celui-ci n’est pas seulement l’un des plus grands tragédiens de son temps ; il a fait évoluer les règles du jeu par ses actions « syndicales » – dirait-on aujourd’hui –, obtenant entre autres que la scène soit libérée des spectateurs et que les acteurs portent des costumes adaptés aux pièces. Tout de même, ils devront encore attendre l’autorisation d’être sculptés — aux XVIIe et XVIIIe siècle —, seuls les écrivains pouvaient être statufiés. Gageons cependant que ce personnage à la forte présence ne laissera pas de marbre !

Tuesday 15 December 2020 - 05:00 - Live
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