Trévarez, le bel écorché

On 22 June 2021, by Valentin Grivet

Au cœur du Finistère, le château de Trévarez garde le souvenir de la Belle Époque et porte les stigmates de la Seconde Guerre mondiale. Construit pour James de Kerjégu, ce lieu enchanteur poursuit sa renaissance.

Château de Trévarez
© Emma Guillou / CDP29

Qu’il apparaisse comme par magie à travers les brumes de l’hiver, ou dans les éclats de rouge, d’orange et de rose des milliers d’azalées, de camélias et de rhododendrons qui fleurissent au printemps, l’imposant édifice semble tout droit sorti d’un conte de fées. Bâti au tournant du XIXe et du XXe siècle, coiffé de hautes cheminées d’esprit Renaissance rappelant les châteaux de la Loire, orné de colonnes torses néobaroques, de pinacles, de flèches et de gargouilles néogothiques, le château de Trévarez résulte d’un savant mélange de styles. Racheté par le conseil général du Finistère en 1968 et inscrit au titre des monuments historiques depuis 2009, le domaine est, avec l’abbaye de Daoulas, le manoir de Kernault, l’abbaye du Relec et le château de Kerjean, l’un des cinq sites réunis par l’établissement public de coopération culturelle (EPCC) Chemins du patrimoine en Finistère, chargé d’animer les lieux. Ainsi chaque année, des artistes sont invités à interagir avec l’architecture ou le paysage : l’occasion d’expositions temporaires telle celle du cinéaste François Royet et du peintre Charles Belle, dont neuf tableaux floraux sont actuellement disséminés dans le château, ou d’installations pérennes comme les bulles de verre de Shigeko Hirakawa dans le Bassin de la Chasse, la grotte rocaille d’Eva Jospin. Trévarez est né d’un rêve, celui de James de Kerjégu (1846-1908). Président du conseil général du Finistère entre 1895 et 1908, le politicien est aussi une figure de la bourgeoisie parisienne, qui doit sa fortune à son mariage avec Fanny Laure von Haber, fille d’un banquier berlinois. Au décès de son père, il hérite de terres situées dans les montagnes Noires, à proximité des monts d’Arrée. Kerjégu souhaite en faire un lieu de villégiature où recevoir ses amis en période de chasse. En 1893, il sollicite l’architecte Walter-André Destailleur (1867-1940), qui s’attelle à la conception d’un château d’esprit Belle Époque, agrémenté d’un parc. D’une superficie de 85 hectares – aujourd’hui labellisé Jardin remarquable et Jardin d’excellence pour ses sept cents variétés de camélias –, celui-ci comprend un potager, un verger, un jardin régulier, un parc à l’anglaise, un jardin italien, un autre pittoresque et un jardin japonais.
 

En haut du grand escalier d'honneur, de style Renaissance. © G. M.
En haut du grand escalier d'honneur, de style Renaissance.
© G. M.


Modernité et confort
Construit sur un terrain très pentu, le «château rose» – ainsi surnommé pour la couleur de sa brique, contrastant avec sa pierre grise de Kersanton – est élevé à partir de 1897, après quatre ans de travaux de terrassement. «C’est l’époque du fer, de Gustave Eiffel. La structure de l’édifice est entièrement métallique, des planchers à la charpente, ce qui est plutôt rare pour une demeure privée, explique Noélie Blanc-Garin, chargée de mission culturelle au domaine. À l’intérieur, il bénéficie de tout le confort moderne, jusqu’au chauffage central. Une usine électrique est installée dans les écuries dès 1905 pour l’éclairage, le téléphone, l’ascenseur… » Dominant fièrement la vallée de l’Aulne, le château comprend un bâtiment principal avec salons d’apparat, bibliothèque, salle à manger, douze chambres d’invités et une vingtaine réservées aux domestiques, ainsi qu’une aile côté est, qui abrite les appartements de Kerjégu au rez-de-chaussée et ceux de sa fille Françoise au premier étage. Cette dernière épousera le marquis Henri de La Ferronnays, et héritera du domaine peu après l’achèvement de la construction, au décès de son père en 1908. Elle n’y séjournera qu’épisodiquement, jusqu’à la fin des années 1930. Trévarez connaît ensuite des heures sombres. Le château subit les affres de la Seconde Guerre mondiale : réquisitionné par l’Armée allemande, il est bombardé le 30 juillet 1944 par la Royal Air Force. La toiture de la partie ouest est éventrée. Laissé à l’abandon pendant de longues années, le domaine est donc sauvé à la fin des années 1960 par le conseil départemental du Finistère. Le parc est ouvert au public dès le début de la décennie suivante, mais le château ne le sera qu’une vingtaine d’années plus tard, après réfection complète des toitures (1991-1992).
Poétique des ruines
«Le monument est immense. Des sous-sols aux combles, il compte neuf niveaux… Il était impossible d’envisager un programme global de restauration. C’est un chantier sans fin, et les choses se font petit à petit. Depuis douze ans, une politique active est menée pour préserver et mettre en valeur le domaine, poursuit Noélie Blanc-Garin. En 2010, nous avons créé un parcours d’interprétation qui permet, par des textes, des photographies, des films, des documents d’archives, de comprendre le lieu et d’imaginer ce qu’il a pu être à l’époque de James de Kerjégu». Le château, on l’aura compris, a perdu de sa magnificence. Nombre de ses décors sont détruits, ou dissimulés sous les repeints. Certains espaces ont été volontairement gardés «en l’état», et n’en sont que plus émouvants. Ainsi du grand salon, ravagé en 1944, et accessible depuis dix ans. Sur une hauteur de plusieurs étages – les planchers ayant cédé lors du bombardement –, l’espace offre au regard un véritable «écorché» architectural, qui laisse apparaître les structures métalliques et les vestiges d’un plafond à caisson néo-Renaissance. Par miracle, les boiseries peintes qui ornaient les murs ont survécu. La délicatesse et la fraîcheur de leurs motifs floraux dans le goût du XVIIIe siècle tranchent avec l’aspect brut d’un cadre dévasté. Le grand salon accueille actuellement un fusain monumental de Charles Belle (Confiés à la forêt, 2016) que l’artiste a réalisé en plein air au fil de trois hivers, alors qu’il souffrait de dépression. Suivie par le cinéaste François Royet – le film est présenté dans les écuries –, sa «performance» a donné lieu a une œuvre qui prend ici une dimension particulière. Les douleurs du peintre, les marques du passage du temps et des éléments sur son dessin font écho aux blessures du lieu.

 

Château de Trévarez© Emma Guillou / CDP29
Château de Trévarez
© Emma Guillou / CDP29


L’art nouveau retrouvé
Ailleurs, de nouvelles salles ont progressivement été ouvertes à la visite, à la suite de restaurations encouragées par d’importantes redécouvertes. En 2019, une chambre d’invité a retrouvé son mobilier d’origine – lit canné, chaise, coiffeuse et chevet de style Louis XVI – restitué par la famille de Ganay, héritière des Kerjégu. Juste à côté, une salle de bains bénéficiant de deux petites «piscines» creusées dans le sol, comme des thermes miniatures, atteste de la préoccupation première de James de Kerjégu : offrir à ses hôtes un confort optimal. Dans les appartements privés du maître des lieux, la chambre à coucher et le cabinet de toilette ont été récemment rénovés. Leurs décors avaient été commandés en 1903 à Siegfried Bing, illustre marchand parisien d’art nouveau. Les armoires encastrées et les boiseries de la chambre, les panneaux de frêne ainsi que les carreaux de faïence du cabinet étaient restés en place, mais le mobilier avait disparu. Il a pu être identifié dans l’un des albums de références de Bing, conservés à la bibliothèque des Arts décoratifs à Paris : «En 2007, un menuisier de Châteauneuf-du-Faou nous a contactés en disant savoir où il se trouvait, raconte Noélie Blanc-Garin. Un particulier en avait acquis une partie en 1970, lors d’une vente aux enchères.» Œuvres de Georges de Feure, le lit et la table de nuit en acajou de Cuba ont pu être rachetés par le département. Restaurés, ils sont, comme les décors, classés au titre des monuments historiques. Aucune trace en revanche de la chaise, du fauteuil et du guéridon… Mais il n’est pas exclu de les retrouver un jour. À Trévarez, ce qui a échappé aux destructions a été dispersé, et nombre de trésors sont sans doute restés dans la région. Les prochaines années devraient donc réserver d’autres surprises à ce lieu certes meurtri, mais qui a su préserver l’essentiel : son âme. 

à voir
«Regard d’artiste. François Royet & Charles Belle. Lumière des origines»,
domaine de 
Trévarez, Saint-Goazec (29), tél. : 02 98 26 82 79
Jusqu’au 3 octobre 2021.
www.cdp29.fr
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