Tiepolo du Louvre, retour sur histoire

On 14 January 2021, by Vincent Noce

L’achat par le Louvre d’une fresque de Giambatista Tiepolo soulève des doutes non seulement en raison de son état mais aussi d’un historique lacunaire à la période du fascisme.

La Junon de Giambattista Tiepolo au milieu des nuées.
© 2020 musée du Louvre – photo Hervé Lewandowski

Notre dernier billet de l’année 2020, portant sur les conditions d’achat d’une fresque de Tiepolo, Junon dans les nuées, pour 4,5 M€ par le Louvre auprès d’un marchand italien installé à Londres, Pier Franco Grosso, a fait des remous. Manifestement, au sein du musée comme chez les Amis du Louvre, qui ont payé un tiers du prix de vente, les avis étaient très partagés sur l’intérêt d’une composition accusant d’importantes déformations sur toute la surface, usée et parcourue de fissures. Un membre de l’association des Amis, tout en reconnaissant que la discussion a été animée, souligne néanmoins que « la majorité a soutenu le principe du financement » et que « des spécialistes de la période se sont montrés enthousiastes à l’idée qu’un grand décor de cet artiste [de 350 210 cm] puisse enfin rejoindre la collection du musée ». Cet argument est aussi celui développé par le directeur adjoint du département des Peintures du Louvre, Stéphane Loire, qui se veut rassurant sur l’état d’une œuvre qu’il trouve « plutôt bien conservée » et confiant dans la minutieuse restauration prévue. Interrogé sur les raisons pour lesquelles cette acquisition n’a pas retenu l’approbation de plusieurs de ses collègues, il répond « ne pas vouloir commenter les bruits de couloir », mais fait valoir que le chef de son département, Sébastien Allard, a signé avec lui la proposition d’achat. Comme ce dernier n’est pas autorisé à s’exprimer, on n’en saura pas plus sur ses réserves.
Déposition
« La fresque a souffert », admet Stéphane Loire, puisqu’elle a été détachée du plafond d’un palais vénitien il y a plus d’un siècle, avant d’être transposée sur une toile tendue sur un parquetage – lequel a été changé depuis, entraînant de nouvelles tensions sur la toile. Il reconnaît « des marques d’accidents anciens et des fentes d’origine », dont il ne précise pas l’importance. « Mais dans l’ensemble, l’état est satisfaisant, l’étude du C2RMF (Centre de recherche et de restauration des musées de France) n’a pas révélé de lacunes criantes. » Il n’a cependant pas consenti à communiquer le rapport, de même que celui-ci n’a pas été produit au Conseil artistique des musées nationaux, lequel a rendu un avis favorable à la cession. Il assure également que « la couche d’enduit » qui tient la toile « est importante », mais n’a pas voulu en indiquer l’épaisseur. Selon un spécialiste qui l’a vue lors d’une précédente restauration en Italie, et qui avoue son incompréhension de l’achat du Louvre, « celle-ci ne doit pas dépasser quelques millimètres ».
Un palais italien
En revanche, le conservateur a bien voulu nous livrer les éléments de sa recherche historique. L’œuvre a été commandée vers 1735 par Gerardo Sagredo, qui fut procurateur de Saint-Marc, héritier d’une famille qui a compté un doge dans ses rangs. Situé sur le Grand Canal, en face du marché aux poissons du Rialto, le palais est devenu un hôtel en 2002, mais l’essentiel de son décor et son mobilier avaient été dispersés de longue date. « La collection du père de Gerardo, Zaccaria Sagredo, décrite par Charles Nicolas Cochin, était célèbre dès la fin du XVIIe siècle », souligne Stéphane Loire. Selon Francis Haskell, dans son étude de 1980 sur les mécènes de l’Italie baroque, Zaccaria Sagredo a pu fort bien connaître Tiepolo dans sa jeunesse ; il fut l’un des premiers collectionneurs de Canaletto. Le palais a été réaménagé au XVIIIe siècle, la décoration d’un escalier monumental revenant notamment à Pietro Longhi. « La fresque de Giambattista Tiepolo, explique ce spécialiste du Settecento, ornait la voûte d’une pièce dite “du belvédère”, au troisième étage. Sur les parois se trouvaient deux grisailles, Moïse sauvé des eaux et Apollon et Marsyas, qui sont aujourd’hui à la fondation Magnani Rocca, près de Parme. »
Histoire trouble
Ca’ Sagredo a vécu un long abandon. La dynastie ayant perdu son dernier descendant en 1871, la demeure est restée inhabitée. Stéphane Loire rapporte que la fresque a été déposée pour être vendue, au tournant du XXe siècle, « par un atelier professionnel, la ditta (“l’entreprise”) Giuseppe Steffanoni. Elle est signalée à Paris, avant 1910, dans une collection Clery ou Cléry, sur laquelle malheureusement je n’ai rien trouvé. Elle est réapparue en 1949 en Italie, où elle est entrée dans la collection du sénateur Mario Crespi, disparu en 1962. Après un passage dans une collection particulière en Lombardie, elle a été vendue aux enchères à son dernier propriétaire, en 2004, pour 775 000 €, par la maison vénitienne Semenzato». Cette provenance pose un problème supplémentaire au Louvre. Car elle signifie qu’il a acheté une toile aussi importante sans connaître son sort dans les années trente et quarante. La personnalité de Mario Crespi est particulièrement troublante. Ce membre d’une puissante famille industrielle de Milan, copropriétaire du Corriere della Sera, fut longtemps un fidèle de Mussolini, nommé sénateur à vie en 1934 après avoir fait du journal un porte-voix du fascisme. Interrogé sur cette contradiction, Stéphane Loire s’est abstenu de répondre. Mais le Louvre lui-même a consacré sa dernière « journée de la recherche », le 16 décembre, à l’importance croissante de la provenance en regard de la spoliation nazie, Vincent Delieuvin indiquant que le département des Peintures avait entrepris « un travail approfondi de recherche sur les 1 700 tableaux qu’il a acquis depuis 1933 ». Mais, manifestement, le musée et le ministère de la Culture ne retiennent pas les doutes sur l’origine d’une œuvre comme un facteur rédhibitoire à son admission dans les collections publiques.

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