Thomas Jonglez le baroudeur

On 21 July 2017, by La Gazette Drouot

Installé à Rio, le Français fête les 15 ans de sa maison d’édition, qui publie des guides touristiques, aux destinations «insolites et secrètes». Portrait d’un enthousiaste.

© Thomas Jonglez

À quelle race de voyageurs appartenez-vous ? Êtes-vous de ceux qui collectionnent les lieux incontournables ou préférez-vous sortir des sentiers battus ? Si tel est le cas, c’est à vous que s’adresse Thomas Jonglez. À Venise, vous pourrez, l’un de ses guides en main, emprunter l’unique canal souterrain de la ville ou trouver une ruse pour visiter la basilique Saint-Marc, sans être dérangé par les hordes de touristes. À Rio, vous pénétrerez l’émouvant cimetière des Petits Anges, niché dans une forêt de bambous, ou irez admirer des céramiques modernistes, cachées sur une terrasse du quinzième étage de l’ancien ministère des Finances. À Paris, vous découvrirez un phare breton près de Montparnasse, et sous la gare de l’Est, un bunker datant de la Seconde Guerre mondiale. À moins que vous ne choisissiez de déchiffrer les symboles alchimiques de la cathédrale Notre-Dame ou de contempler les «plus belles fesses» du musée du Louvre…
Un aventurier qui a sillonné cent neuf pays
En quinze années d’existence, les éditions Jonglez ont couvert une cinquantaine de destinations, selon un concept inchangé : dévoiler des endroits insolites, méconnus, secrets. À l’image de ce que recherche Thomas Jonglez lors de ses voyages. Car lui-même est un aventurier, «curieux de tout, avide d’expériences», comme il aime à se définir. À 47 ans, il a sillonné cent neuf pays, lui que rien ne prédestinait aux horizons lointains. En effet, ce baroudeur, aujourd’hui installé à Rio, a été élevé dans une famille bourgeoise parisienne, adepte des vacances à l’île de Ré. Et ses études à HEC puis l’Essec semblaient lui réserver un avenir moins haut en couleur. Mais à l’âge de 18 ans, avec trois copains, il rêve d’évasion. «On a fait tourner une mappemonde et l’un de nous a posé le doigt sur Katmandou.» S’ensuit une virée sac à dos de trois semaines, entre l’Inde et le Népal. «Le virus était inoculé.» En 1992, diplôme en poche, plutôt que de se lancer dans la vie active, Thomas Jonglez décide de filer en Amérique du Sud, suivant une méthode qu’il ne cessera d’utiliser : «Je prépare mes voyages en étudiant les guides, et une fois dans les pays, je m’écarte.» C’est le moins que l’on puisse dire… En six mois, il parcourt cinq mille kilomètres, en bus et autostop, traversant Argentine, Bolivie, Paraguay, Chili, Pérou, le tout couronné d’une escapade en voilier jusqu’au cap Horn. En 1995, après son service militaire, il récidive et s’envole pour Pékin, avec un aller simple : «J’avais prévu de revenir à Paris par la route», se souvient-il. Le périple durera sept mois, ponctué de péripéties. Entré en fraude au Tibet, il est pris en stop par des militaires chinois, s’initie à la méditation dans un ashram en Inde, fait une halte dans un village tribal pakistanais, au milieu de trafiquants d’armes et de drogue, puis enchaîne : Iran, Kurdistan, jusqu’à son retour, via la Grèce, la Macédoine, l’Albanie, l’Italie, la Suisse. Arrivée gare de Lyon, le 23 décembre, «pour passer Noël en famille», et déjà une idée qui germe dans son esprit : écrire avec un ami un guide sur Paris. L’ouvrage, baptisé Paris, 300 adresses pour les curieux, sonne comme une prémonition…

 

L’escalier spectaculaire de l’ancien ministère des Finances, à Rio. © Jean-François Rauzier
L’escalier spectaculaire de l’ancien ministère des Finances, à Rio.
© Jean-François Rauzier
À Rio, la Capela Magdalena, à la fois chapelle, lieu de concert et musée privé de reproductions miniatures de trains, bateaux, châteaux et édifices cé
À Rio, la Capela Magdalena, à la fois chapelle, lieu de concert et musée privé de reproductions miniatures de trains, bateaux, châteaux et édifices célèbres du monde entier.
© Thomas Jonglez




De Bruxelles à Rio
Thomas Jonglez n’envisageait alors nullement de transformer son goût du voyage en véritable métier. «Ça ne paraissait pas sérieux après avoir fait une école de commerce !», plaisante-t-il. Et il est bien obligé de troquer sa casquette d’explorateur contre le costume-cravate. En 1996, il est engagé dans le groupe sidérurgique Usinor, pour lequel il travaillera sept ans. Son expérience de globe-trotter polyglotte lui permet de décrocher un poste de directeur commercial export pour l’Amérique latine, puis il émigre à Bruxelles afin de monter un site de vente d’acier en ligne. Mais l’envie d’ailleurs le rattrape. «Je séjournais près du lac Baïkal en Sibérie, se rappelle-t-il, et là, inspiré par les grands espaces, j’ai compris que je devais changer de voie. Comme j’avais adoré rédiger le guide sur Paris, j’ai pensé que je pourrais vivre de ma passion en créant une maison d’édition.» Pendant deux ans, il va cumuler les deux jobs, œuvrant la journée sous la bannière d’Usinor, le soir et le week-end pour la toute jeune entreprise. Depuis 2005, il se consacre totalement à son «bébé». Certes, il n’est pas le seul à occuper le créneau du tourisme. Les guides Lonely Planet, Routard et Michelin font également partie de la panoplie des randonneurs au long cours. «Pour autant, nous ne sommes pas concurrents», analyse Thomas Jonglez. Dès le début, ce dernier a identifié objectif et cible, marquant son originalité. Les ouvrages sont écrits par les habitants des villes explorées, et s’adressent en priorité à leurs habitants. «S’ils surprennent les autochtones, ils étonneront a fortiori les touristes», poursuit l’éditeur. Il a lui-même signé le premier d’entre eux, consacré à Bruxelles, puis sont venus ceux de Marseille et de Rome. Mais voilà que la bougeotte le reprend. En 2006, il déménage avec femme et enfants à Venise, d’où il dirigera pendant sept ans la maison d’édition. Le temps aussi d’élaborer un livre sur la Sérénissime. En 2012, le clan lève l’ancre, direction Rio cette fois, histoire de changer d’hémisphère et de développer le marché sud-américain. Car Thomas Jonglez ne perd jamais le nord, possédant l’art de conjuguer l’utile à l’agréable ! Depuis le lancement des éditions Jonglez, plus d’un million de guides ont été écoulés. Ils se vendent à 80 % sur place, et les acheteurs sont à 80 % composés de locaux. Toutefois, «alors qu’ils sont plébiscités par les utilisateurs, ils restent insuffisamment connus», regrette leur créateur, qui a du coup enclenché la vitesse supérieure. Il a étendu le réseau des distributeurs, renouvelé le design de ses ouvrages et accéléré leur cadence. En 2017, la collection s’est ainsi enrichie de sept titres (de Cape Town à Grenade, de Washington à Tokyo), complétée de sept rééditions (de Naples à Montréal et Londres, le best-seller déjà tiré à 20 000 exemplaires). Thomas Jonglez sélectionne lui-même les auteurs, qui souvent le contactent pour lui suggérer des idées. Leurs profils sont variés. À Naples, c’est un journaliste politique qui a tenu la plume, à Marseille, un conférencier, à New York, un écrivain, à Lisbonne, un historien, et à Tokyo, le patron de Bouygues Asie, un Français résidant dans la capitale nippone depuis vingt ans. Mêlant érudition et anecdotes, chaque livre nécessite de deux à cinq ans de travail. Thomas Jonglez a communiqué sa passion à ses trois enfants. Entre Venise et Rio, la famille, profitant du décalage de rentrée scolaire, s’était embarquée dans un périple de six mois : Transsibérien de Moscou à Pékin, Corée, Japon, Micronésie, Philippines, Australie, Fidji, Tahiti, île de Pâques, Pérou, Bolivie… Cette année, durant cinq semaines, ils ont arpenté ensemble l’Amérique centrale, de Panama à Mexico, en passant par Salvador. Pour 2018, une virée en Afrique noire, Gabon, Congo-Brazzaville et Centrafrique les attend, si les conditions le permettent. «Au-delà de l’exotisme évident, les voyages, constate l’éditeur, philosophe à ses heures, incitent à être attentif à l’instant présent. Un état d’esprit qu’il faudrait conserver en rentrant chez soi.» Pour ses guides, il se projette dans le futur. Certains seront, d’ici peu, proposés sur tablette et de nouvelles destinations en version papier sont annoncées , Johannesburg, Vienne, ou encore Bordeaux et Strasbourg. Dans trois ans, il se pourrait que la famille vogue vers d’autres contrées.

 

À Naples, la collection Aoste de la Bibliothèque nationale Vittorio Emanuele. Avec l’aimable autorisation de la bibliothèque nationale de naples.
À Naples, la collection Aoste de la Bibliothèque nationale Vittorio Emanuele.
Avec l’aimable autorisation de la bibliothèque nationale de naples.
Le cimetière des Petits Anges, à Rio. © Thomas Jonglez
Le cimetière des Petits Anges, à Rio.
© Thomas Jonglez






























 


THOMAS JONGLEZ
EN 7 DATES

1970Naissance à Paris
1992
Diplômé de l’Essec
1996Commercial, puis directeur export pour l’Amérique latine chez Usinor2000
Création d’un site Internetpour la vente de l’acier
2002Lancement des éditions Jonglez
2006S’installe à Venise
2013Déménage à Rio

 
 


 

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