The Square : satire au carré

On 20 October 2017, by Camille Larbey

Récompensé de la Palme d’or à Cannes, le dernier film du Suédois Ruben Östlund brosse un portrait grinçant et réjouissant du petit monde de l’art.
 

«Je voulais faire un film élégant en me servant de dispositifs visuels et rhétoriques pour bousculer le spectateur et le divertir», explique le réalisateur Ruben Östlund.
© Fredrik Wenzel Plattform Produktion

Un homme, bien mis, patauge dans une mer d’ordures sous une pluie battante. Il éventre un à un les sacs plastiques, farfouille à l’intérieur et en répand le contenu, visiblement à la recherche de quelque chose, mais on ne sait quoi. Cet homme s’appelle Christian. Séduisant père célibataire, il est conservateur dans un prestigieux musée d’art contemporain à Stockholm. Christian paraît très satisfait de sa vie : il habite un luxueux appartement, décoré avec goût, et roule dans une belle voiture électrique. Ses collègues l’apprécient et, ce qui ne gâte rien, il plaît aux femmes. Pour se retrouver, de nuit, les pieds au milieu des détritus du local à poubelles de son immeuble, Christian s’est fait entraîner par un malheureux concours de circonstances. Dans le précédent film de Ruben Östlund, Snow Therapy (2014), un jeune père, attablé avec sa petite famille à la terrasse d’un café d’une station de ski, prend peur lorsqu’une avalanche s’approche dangereusement. Il court se réfugier à l’intérieur, abandonnant sur place femme et enfants. Cette lâcheté provoquera la déliquescence de l’unité familiale. Dans The Square, l’événement déclencheur d’un lent délitement personnel et professionnel est encore plus anodin : Christian se fait voler son portefeuille et son téléphone dans la rue. À cela s’ajoute une seconde bascule : le plan média organisé par ses équipes pour promouvoir The Square, une installation artistique bientôt dévoilée au musée, tourne à la catastrophe. Et oblige le conservateur à prendre ses responsabilités.
Une véritable œuvre d’art
The Square est un carré au sol délimité par un mince néon blanc. Une plaque en explique le principe : «Le Carré est un sanctuaire de confiance et de bienveillance. En son sein, nous avons tous les mêmes droits et les mêmes devoirs.» L’œuvre existe réellement. Elle a été créée en 2015 par le réalisateur lui-même et le professeur de cinéma Kalle Boman : «C’est un projet artistique que nous avons exposé au Vandalorum Museum, dans le sud de la Suède, explique Ruben Östlund. Cette exposition, qui illustre l’idéal et le consensus censés gouverner la société dans son ensemble, pour le bien de tous, est devenue une installation permanente sur la place centrale de la ville de Värnamo. Si l’on se trouve à l’emplacement du Carré, il est de notre devoir d’agir, et de réagir, si quiconque a besoin d’aide.»

 

Le musée d’art contemporain X-Royal qui apparaît dans le film est en réalité le Palais Royal de Stockholm, rehaussé à la palette graphique. © Fredrik
Le musée d’art contemporain X-Royal qui apparaît dans le film est en réalité le Palais Royal de Stockholm, rehaussé à la palette graphique.
© Fredrik Wenzel Plattform Produktion

Critique du milieu
Évidemment, le personnage central du film semble avoir du mal à appliquer les valeurs altruistes du Carré dans sa propre vie. Et encore moins dans sa vie professionnelle. Ruben Östlund compose une peinture au vitriol du petit milieu de l’art contemporain. Celui-ci se prête aisément à la satire : œuvres absconses, responsables vaniteux et artistes prétentieux, muséographie si minimaliste qu’elle en devient ridicule, verbiage théorique pour justifier un parti pris, quête du buzz et entre-soi social. Tout cela est souligné dans The Square. Derrière cette critique amusante, quoiqu’un peu facile, le cinéaste suédois réaffirme une idée simple : l’art doit bousculer. La démonstration en est faite lors d’une scène déjà culte. Sans divulguer les détails, un happening organisé lors d’un dîner de levée de fonds tourne au désastre. Saluons au passage l’incroyable performance de l’acteur-cascadeur américain Terry Notary dans le rôle de l’artiste chargé de divertir les convives.
Des lieux sans humanité
Ruben Östlund est un cinéaste de l’architecture. La station de ski dans laquelle se situe l’action de Snow Therapy n’était qu’un environnement purement fonctionnel. Il en est de même avec The Square. Le musée d’art contemporain, l’appartement du conservateur, la rue ou les grands magasins sont désincarnés. Le mouvement des individus dans ces espaces est réglé comme du papier à musique. Quant aux nombreux plans de SDF, ils sont comme autant de fausses notes dans cette harmonie sociale. Dans un centre commercial, le protagoniste cherche ses deux filles perdues de vue. Il se retrouve au cœur d’un dédale d’étages et d’escalators, demandant de l’aide aux clients. En vain. Ceux-ci ne lèvent pas le nez de leur smartphone. Le conservateur se rend enfin compte du cruel manque de bienveillance que The Square, l’œuvre, souhaite rétablir comme valeur cardinale. Notre boussole dans une société en perte d’humanité serait donc un simple carré. La proposition ne manque pas de poésie.

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