Thaïs habillée par René Kieffer

On 24 May 2018, by Philippe Dufour

Fruit d’une collaboration insolite entre le relieur vedette et Marie Waldeck-Rousseau, cette pièce unique cumule bien des qualités. Fidèle à sa légende, THAïs, la sulfureuse courtisane devrait bientôt faire crépiter les enchères.

Anatole France (1844-1924), Thaïs, Paris, Librairie de la collection des Dix, 1900, reliure de René Kieffer (1876-1963) sur une composition de Marie Waldeck-Rousseau (1856-1938), in-8° en maroquin, basane, peau de serpent, corne gravée et teintée.
Estimation : 4 000/6 000 €

Avec sa figure de jeune femme qui nous fixe, pensive, buste nu et bijouté, mais jambes cachées par un voile brun, la couverture de l’ouvrage n’est pas sans évoquer les plus belles créations d’Alfons Mucha… Peu étonnant : cette reliure spectaculaire a vu le jour au tout début du XXe siècle, si l’on se réfère à la date de parution de l’ouvrage, 1900. Édité par la Librairie de la collection des Dix, cet exemplaire de Thaïs, l’un des grands succès d’Anatole France (publié en 1889), provient de la bibliothèque choisie de Mme Waldeck-Rousseau. Cette Marie Durvis, qui épouse en secondes noces le ministre de l’Intérieur du président Loubet, était aussi sculptrice. Elle a donc dessiné cette couverture, puis demandé au relieur René Kieffer de la réaliser. Jugez plutôt : sur un fond de maroquin havane, le premier plat s’orne de deux demi-disques en métal ouvragé, sertis de petites billes turquoises incrustées et de bandes de peau de serpent, encadrant une plaque en corne gravée et teintée (peut-être de la main de Marie) représentant Thaïs, avec des bandeaux supérieur et inférieur formés de carrés en basane bleue ; tandis que le second plat présente une autre plaque, ciselée d’un bouquet de roses. Sur le dos lisse, on retrouve une bande de cette basane, entre deux éléments de métal repoussé. À l’intérieur, sous une chemise et un étui, se laissent détailler les soixante-cinq figures de Paul-Albert Laurens gravées à l’eau-forte ; ainsi qu’un certificat intégré, de la main de l’expert lyonnais Maurice Gellerat, en date du 10 janvier 1937.
La rencontre d’une femme fatale et d’un ermite
Lorsqu’il réalise cette opulente reliure accumulant matériaux précieux et inclusions, le jeune René Kieffer vient d’ouvrir son atelier boulevard Saint-Germain, à Paris, en 1898, en attendant de déménager rue Saint-André-des-Arts en 1903. Il s’agit donc de l’une de ses premières réalisations importantes, prélude à ses futurs chefs-d’œuvre de l’époque art déco. Et il fallait bien un écrin aussi flamboyant pour un texte qui ne l’est pas moins… Dans ce récit pseudo-mystique qui, à la lecture, se révèle teinté d’érostisme orientaliste, Anatole France, au faîte de sa gloire, met en scène le personnage sulfureux de Thaïs, archétype de la femme fatale. Du personnage originel, dont la vie est narrée dès le Ve siècle dans un récit grec anonyme, avant d’être reprise par Jacques de Voragine dans sa Légende dorée, on sait qu’elle fut une actrice, une danseuse, voire une prostituée d’Alexandrie, pour laquelle les hommes, bien entendu, se ruinaient. Surgit l’ermite Paphnuce, qui la convertit au christianisme et parvient à l’enfermer dans un couvent du désert égyptien ; au terme de trois ans d’une dure pénitence, l’hétaïre est devenue «sainte Thaïs». Anatole France transforme Paphnuce en cénobite qui aurait connu Thaïs dans sa jeunesse et la ramène dans la bonne voie ; mais il succombera à nouveau à ses charmes avant d’être damné. Bref, un sujet idéal pour les artistes, comme le compositeur Jules Massenet qui compose en 1893 un opéra du même nom, célébrissime pour sa «Rêverie» ou encore le réalisateur Louis Feuillade, auteur en 1911 d’une Thaïs d’anthologie.

Thursday 31 May 2018 - 14:30 - Live
Lyon - Hôtel des ventes, 70, rue Vendôme - 69006
De Baecque et Associés
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