Susse Fondeur, l'excellence d'un savoir-faire

On 15 December 2016, by Harry Kampianne

Considérée comme la plus ancienne fonderie d’art de France encore en activité, celle-ci continue d’honorer ses lettres de noblesse en proposant un savoir-faire de qualité depuis près de deux siècles.

Montage des différentes parties d’une sculpture. Ici, le ciseleur assemble les bras d’une œuvre de Fabien Mérelle (né en 1981). La soudure doit être invisible une fois le travail terminé.
© Archives Susse Fondeur
La liste est longue et prestigieuse : Carpeaux, Alberto et Diego Giacometti, Zadkine, Miró, Brancusi, Max Ernst, Aristide Maillol et plus récemment, Wang Keping, Ousmane Sow, Sylvie Fleury, Sam Szafran ou Alessandro Montalbano… Comment deux frères, Michel-Victor et Nicolas Susse, en sont venus à créer l’une des fonderies d’art les plus en vue de la capitale ? Remontons un bref instant le cours du temps. Tout commence en 1758 par une activité de papeterie de luxe, bien avant la renommée qu’on lui connaît aujourd’hui et l’obtention du label Entreprise du patrimoine vivant. Installée passage des Panoramas, dans l’actuel 2e arrondissement à Paris, elle y produit beaucoup d’articles, tels que des encriers et des plumiers, en bronze. La petite entreprise familiale deviendra le fournisseur officiel de la reine Marie-Amélie, l’épouse du roi Louis-Philippe, et de la princesse Louise, leur fille. Nous leur devons également une fabuleuse invention : la machine à perforer les feuillets de timbre-poste, permettant de faciliter leur séparation sans avoir recours aux ciseaux. Ce n’est qu’à partir du milieu du XIXe siècle que l’activité sera entièrement dévolue au bronze et à la sculpture. La descendance contribuera à entretenir une réputation de savoir-faire chèrement acquise sous les gouvernements de la IIIe République. Mais les séquelles de la Seconde Guerre mondiale et l’évolution du marché nécessiteront une profonde remise en question.

Artistes, vous êtes ici comme chez vous
Basée à Arcueil depuis 1926, la fonderie accuse de sérieuses pertes financières. Elle doit son salut au jeune couple André et Arlette Susse, œuvrant dans la fraternité avec cette devise : «Artistes, vous êtes ici comme chez vous»… une marque de fabrique quiaura vu passer les plus grands noms de la sculpture moderne et contemporaine. Une époque florissante où les commandes affluent, jusqu’à ce que la charmante Arlette décide de prendre sa retraite en 1975, dix ans après le décès prématuré de son époux.
S’ensuivent une période de flottement puis les prémices d’une liquidation judiciaire après un deuxième dépôt de bilan, jusqu’à ce qu’Hubert Lacroix – expert près la cour d’appel de Paris et membre du Comité Giacometti – et trois autres associés reprennent l’affaire en main en 2003, afin d’emménager neuf ans plus tard dans de nouveaux locaux à Malakoff (ex-fonderie Godard).
 
Une main, en cours de ciselage. © Harry Kampianne
Une main, en cours de ciselage.
© Harry Kampianne


Un savoir-faire toujours aussi recherché
Il est clair que Paris vu comme la capitale mondiale de l’art n’est plus qu’un vague souvenir. Pour Hubert Lacroix, cette effervescence artistique était encore palpable, bien que déclinante, jusqu’au début des années 1970 : «Nous n’avons plus ce monopole en France. Que ce soit en Angleterre, aux États-Unis ou en Europe, chaque pays possède aujourd’hui ses artistes, avec ses fonderies, ses graveurs et bien sûr, un savoir-faire. Mais je reste persuadé que celui-ci est bien meilleur en France. Plusieurs artistes avec lesquels nous travaillons nous disent voir la différence avec d’autres fonderies à l’étranger. Pour certains, les patines sont plus subtiles ; pour d’autres, les ciselures sont plus fines. Je crois que l’appréciation de la qualité s’est un peu perdue. Il y a de moins en moins de collectionneurs sachant faire la différence. Leur œil n’est plus aussi éduqué pour apprécier ce niveau de qualité. Résultat : la fonderie est en danger ; j’entends ici, en France, car si elle s’en tient à une qualité d’exception, il est évident qu’une concurrence moins chère mais de bonne qualité aura raison d’elle. En réalité, ce n’est pas le savoir-faire qu’il faut transmettre, c’est le savoir-apprécier. De plus, l’artiste contemporain voyage beaucoup plus : il s’est en quelque sorte «mondialisé». Donc, obtenir les services d’un fondeur dans une autre partie du globe à des coûts moins prohibitifs est pour lui facile.»
«En réalité, ce n’est pas le savoir-faire qu’il faut transmettre, c’est le savoir-apprécier.»
L’amour du travail bien fait
Le savoir-faire d’excellence a-t-il encore de beaux jours devant lui ? Question alarmiste, sans aucun doute, mais au demeurant compréhensible. Au-delà des charges et du coût de la main-d’œuvre, il y a des métiers hors normes et surtout, un amour du travail bien fait et perceptible quand vous pénétrez chez Susse Fondeur. Une atmosphère d’un autre temps ? Un souci de la perfection ? Sans doute les deux à la fois. Dans la chaleur des fours et les décibels enivrants des machines, chacun est maître de son savoir-faire. Il y a d’abord le cireur, en charge de l’épreuve en cire et du moule de potée, dans lequel la matière est emprisonnée. Celui-ci est mis au four. Ensuite, on enlève la cire et on injecte le bronze en fusion. C’est le travail du fondeur avec le chef d’atelier, qui ordonne la quantité de métal, mais aussi le temps de cuisson. Une fois cette étape effectuée, on casse le moule pour récupérer enfin le métal. L’épreuve est confiée à un ciseleur, qui s’occupe des imperfections, puis à un patineur – en l’occurrence une patineuse chez Susse Fondeur –, offrant au bronze un panel riche et nuancé de colorations. Hubert Lacroix tient à le souligner : «Tout le monde ici travaille avec un très grand niveau d’indépendance. Chacun sait comment faire. On lui fait comprendre la nature du problème à résoudre et qu’il en est la solution. Chacun a un poste d’inventeur dans l’atelier. C’est la beauté de nos professions. À mon avis, il n’y a plus beaucoup de métiers artisanaux ou industriels dans lesquels, à la fin de votre travail, vous êtes fier du résultat.»
 
La coulée du métal. Le bronze en fusion, à 1 100 °C, est versé dans le moule en quelques secondes. Cette étape doit s’effectuer en une foi
La coulée du métal. Le bronze en fusion, à 1 100 °C, est versé dans le moule en quelques secondes. Cette étape doit s’effectuer en une fois, sans interruption et sans hésitation !
© Archives Susse Fondeur


Restauration et successions d’artistes
Mieux vaut parler de réparation que de restauration lorsque la fonderie Susse frères intervient sur des bronzes abîmés, tordus voire cassés et dépatinés. Cette maison utilise d’ailleurs les mêmes gestes et outillages que ceux orchestrés à la fabrication. Raison pour laquelle elle officie uniquement – sauf exceptions rares – sur des bronzes modernes et contemporains, les bronzes anciens nécessitant le plus souvent des techniques obsolètes, comme la soudure à l’arc. La maîtrise d’un ciseleur peut engendrer également des miracles. Sous ses mains, une soudure délicate peut vite devenir invisible. Même registre concernant une patine dégradée, dont le traitement nécessite une entière maîtrise des couleurs, des transparences et des multiples combinaisons. Ce niveau d’excellence attire, selon Hubert Lacroix, «notre fonds de clientèle, composé en majeure partie de grandes successions d’artistes. Exemple : l’artiste est décédé et n’a pas épuisé tous les tirages auxquels il a droit. C’est à la succession que revient l’entière responsabilité de terminer la série et de faire perdurer son œuvre, par le biais d’archives, de catalogues raisonnés, d’expositions ou de prêts à des musées… sinon, elle peut très vite tomber dans l’oubli. Cela fait donc partie de la gestion du suivi d’une œuvre. Il nous arrive de collaborer avec de jeunes talents soutenus par leurs galeries, mais je dois avouer que c’est hélas trop rare. Nous avons aussi des artistes, un peu moins connus mais exigeants, qui travaillent en direct avec nous et ont développé
un réseau d’amis et de collectionneurs. En revanche, l’artiste contemporain reconnu, beaucoup plus volage et très sollicité de par le monde, est plus difficile à compter parmi notre clientèle.»
SUSSE FONDEUR
EN 6 DATES
1758    
Naissance de la papeterie de luxe Susse Frères
1839   Premières sculptures en bronze
1926   
Installation à Arcueil
1975     Départ à la retraite d’Arlette Susse
2003     Reprise de la fonderie par Hubert Lacroix
2012     
Emménagement à Malakoff
À LIRE
Fonderie Susse.
L’inventaire & le lieu, Jean-Christophe Ballot, 104 pages,  éditions Alternatives, 2015.


À SAVOIR
La fonderie Susse Frères a ouvert en 2015 une galerie d’art, galerie de Montpensier, dans les jardins du Palais-Royal
www.sussefreres.com

 
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