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Sur les traces de Rosa Bonheur et la photographie

Published on , by Armelle Fémelat

Parmi les plus récentes découvertes faites au château de By, dernière demeure de la grande peintre animalière, la photographie est omniprésente. Quelle place a-t-elle tenue dans sa vie et son œuvre ? Un vaste sujet s’ouvre à la recherche.

L’«atelier-sanctuaire de Rosa Bonheur», au premier étage du château de By. © Armelle... Sur les traces de Rosa Bonheur et la photographie
L’«atelier-sanctuaire de Rosa Bonheur», au premier étage du château de By.
© Armelle Fémelat

Le jour du bicentenaire de la naissance de Rosa Bonheur, le 16 mars 2022, a donné le coup d’envoi d’une année de publications et de manifestations culturelles. L’occasion de redécouvrir l’œuvre d’une forte personnalité, star de son vivant mais vite oubliée après sa mort à 77 ans, le 25 mai 1899. L’exposition «Le musée des œuvres disparues», actuellement au château de By à Thomery (Seine-et-Marne), présente certaines des trouvailles faites par Katherine Brault et ses filles, propriétaires du lieu depuis 2017. Avec l’aide de l’archiviste Michel Pons, elles ont entrepris de répertorier et de classer les milliers d’objets et documents retrouvés dans cette vaste demeure, occupée par Rosa Bonheur les quarante dernières années de sa vie, parmi lesquels des plaques de verre, des clichés sur papier et du matériel photographique. Le style léché de la peintre animalière la plus célèbre du second Empire, son souci des détails et des textures, sa technique à l’ancienne, ses sujets, pourraient laisser croire à une volonté de rester en dehors de son temps. Mais ce serait faire fi de son tempérament aventurier et n’avoir pas bien regardé son œuvre. N’est-il pas d’un réalisme «photographique», comme l’ont qualifié certains de ses critiques contemporains ? Enthousiaste et curieuse de tout, Rosa Bonheur s’intéresse de près aux sciences, naturelles et vétérinaires en particulier. Habituée du Jardin des Plantes, elle constitue une belle bibliothèque scientifique dans son château de By, acquis en 1859 et qu’elle fera électrifier en 1898. Et la photographie y est partout présente.
 

Rosa Bonheur (1822-1899), Cheval de profil droit, cyanotype rehaussé de graphite et gouache blanche sur papier vélin, 1892, 17,6 x 23,8 cm
Rosa Bonheur (1822-1899), Cheval de profil droit, cyanotype rehaussé de graphite et gouache blanche sur papier vélin, 1892, 17,6 23,8 cm.
© Archives du château Rosa Bonheur, By-Thomery

Nombreuses questions, premières réponses
Où, quand et comment Rosa Bonheur a-t-elle pratiqué la photographie ? Qu’en est-il de Nathalie Micas, son amie d’enfance, qui s’installe avec elle à By et la seconde dans son travail ? Quelle place ce médium a-t-il tenu dans leur vie quotidienne ? Pour tenter de répondre à ces questions, il faut se pencher sur le matériel redécouvert et scruter les sources, la correspondance de la maîtresse des lieux – publiée en grande partie par Theodore Stanton en 1910 – et sa biographie signée Anna Klumpke (1856-1942), parue en 1908. La jeune peintre américaine, sa dernière compagne, est une photographe assidue, comme l’attestent les quelque 2 000 plaques de verre qu’elle réalise pour préparer la vente post mortem du fonds d’atelier de l’artiste, qui se tient à la galerie Georges Petit du 30 mai au 2 juin 1900 : les témoignages précieux de milliers de dessins et de centaines de peintures aujourd’hui dispersés, dans des collections privées pour la plupart. Rosa Bonheur est-elle elle-même praticienne ? Sans nul doute, à en croire Anna Klumpke dans son livre : «Vous voulez un appareil photographique ? Sinon, prenez le mien», lui propose-t-elle le 17 juin 1898, avant de demander un mois plus tard : «Montrez-moi la photographie que j’ai prise de vous l’autre jour»… Une autre fois, elle lui raconte une anecdote survenue lors d’un séjour à Nice : «Cet imbroglio provenait de l’innocente fantaisie que j’avais eue de photographier un berger italien dont la silhouette, en tête de son troupeau de chèvres, m’avait paru pittoresque. Le pauvre adjudant voulait à toute force que je lui montre mes épreuves pour m’assurer que je n’avais pas photographié le fort. Il ne parvenait pas à comprendre que si je lui avais obéi, d’abord il n’aurait rien vu du tout sur mes plaques, ensuite la lumière du soleil aurait effacé tout ce que j’y avais mis.» Impossible pour l’instant de savoir qui a initié l’artiste animalière aux techniques photographiques, ni même quand, faute d’éléments. Le matériel trouvé dans sa dernière demeure donne de premières informations, même s’il est parfois très compliqué – voire impossible – de savoir qui a utilisé tel ou tel appareil, entre elle, Anna Klumpke et peut-être même Nathalie Micas. Difficile aussi d’attribuer certaines plaques de verre et tirages où elles ne figurent pas.
 

Rosa Bonheur, Un chemin de forêt à l’automne, aquarelle sur photographie, 26 x 20 cm (détail). © Archives du château Rosa Bonheur, By-Thom
Rosa Bonheur, Un chemin de forêt à l’automne, aquarelle sur photographie, 26 20 cm (détail).
© Archives du château Rosa Bonheur, By-Thomery

Un labo photo au fond de l’atelier
Cachée derrière une petite porte et un lourd rideau, au fond du vaste atelier de Rosa Bonheur au premier étage – son «sanctuaire» –, une annexe lui permettait de tirer plaques de verre et papiers. Pour Julie Boudet, photographe adepte des techniques anciennes, «il ne fait aucun doute que cette petite pièce dans laquelle se trouvent toutes les chimies et différents types de papiers est bien un laboratoire photo. Le mur est peint en noir, comme le meuble de rangement, ce qui ne trompe pas. Et la vitre est rouge, source de la lumière inactinique. C’est un aménagement très intéressant et judicieux ! On y voit aussi plein de châssis-presses ainsi que des plaques de verre pour la chambre, toujours en place sur de petits égouttoirs en bois.» D’autres plaques de verre sèches au gélatinobromure d’argent (procédé de négatif commercialisé au début des années 1880) sont toujours dans leurs boîtes, au nom des marques Grieshaber Frères & Cie, Eugène Faller ou Antoine Lumière & ses fils. Parmi elles, les célèbres «étiquettes bleues» produites par les Lumière à partir de 1892 et qui ont fait leur fortune à Lyon. Dans deux bacs en porcelaine, portant la mention «bain de viro-fixage», sont rangés divers flacons de produits chimiques permettant de préparer les révélateurs : bromure de potassium, sulfite de sodium, formosulfite… Sur les étagères se trouvent aussi une boîte de sciure de bois que l’on utilisait pour le tirage sur papier au charbon, avec une étiquette au nom de l’entreprise Fresson – laquelle améliora le procédé en 1899 –, ainsi que des feuilles et des rouleaux de papier sensible pour les tirages au citrate ou gélatinobromure d’argent, de chez Willis & Cie, Biddell and Co, Eugène Chéron, Kodak et A.  Lumière & ses fils. La date de l’installation de ce petit laboratoire n’est pas encore connue, mais elle est postérieure à la construction de l’atelier par l’architecte Jules Saunier, en 1859-1860. Tout récemment, une grande malle emplie de matériel a été découverte dans un grenier. Bien rangés à l’intérieur figurent des appareils et plaques de verre du début du XXe siècle, probablement utilisés par Anna Klumpke, mais aussi une série d’objets plus anciens ayant pu être ceux de Rosa Bonheur : une chambre photographique, un vélocigraphe de la marque Hermagis – fabriqué à partir de 1892 –, deux trépieds et un châssis de chambre, un agrandisseur solaire et deux visionneuses stéréoscopiques, dont l’une dans sa boîte en bois encore étiquetée «Chadburn Brothers». Plusieurs milliers de plaques de verre ont aussi été retrouvées, la plupart inventoriées par Michel Pons. Si la majorité d’entre elles sont attribuables à Anna Klumpke, d’autres continuent de poser question et sont potentiellement de Rosa Bonheur. Mais plus de daguerréotype : «Les héritiers d’Anna les ont vendus à une même personne que l’on n’a pas réussi à identifier», regrette Katherine Brault.
 

La petite annexe du laboratoire photo, dans l’atelier de Rosa Bonheur. © Armelle Fémelat
La petite annexe du laboratoire photo, dans l’atelier de Rosa Bonheur.
© Armelle Fémelat

Œuvre à part entière
Dès les années 1850, et surtout à partir de la décennie suivante, la photographie est une industrie florissante, dont quantité d’artistes comme Eugène Delacroix, Gustave Courbet ou Claude Monet tirent parti. Rosa Bonheur n’est pas en reste, qui utilise ce médium à la fois comme support de communication, source documentaire, instrument de création et même œuvre à part entière. «Tenez, voici la photographie du Parc aux moutons, celles des Bisons dans la neige, du Cerf dans la brume, cela vous plaît-il ?», s’enquiert-elle le 19 juillet 1898 auprès d’Anna… sans préciser, hélas, qui est l’auteur des clichés. Car ses marchands vendent des reproductions photographiques de son œuvre dès les années 1860, à l’instar de son célèbre tableau Labourage nivernais (1849), qui intègre la «galerie photographique» de la maison Goupil en 1865. Les images photographiques tiennent une place de choix dans le processus créatif de l’artiste, qui constitue une base de données documentaire classée par types d’animaux et d’environnements. Y figurent notamment la vue de «la prairie et de sa végétation» récupérée en Amérique en octobre 1891 par Anna Klumpke pour Rosa Bonheur, désireuse de restituer l’herbe à bison, ainsi que les séries consacrées aux Indiens par William Henry Jackson et à la vie des cow-boys par Charles Durbin Kirkland. L’artiste possède également le daguerréotype du Cheval Surprise que Louis Auguste Bisson réalise pour elle en 1842, l’Album […] des races bovines et ovines du Concours agricole universel de Paris de 1856 d’Adrien Tournachon — Nadar jeune, frère de Félix —, les animaux de sa ferme alsacienne de Dornach, qu’Adolphe Braun photographie au collodion humide au début des années 1860… Où Rosa Bonheur s’approvisionne-t-elle ? «La plupart des photographies documentaires ne portent aucune indication, constate Michel Pons. Sur les autres, on relève les tampons «Foncelle» ou «Hautecoeur, ancienne maison Martinet», deux marchands parisiens.» D’autres productions encore, de Rosa ou de son entourage, donnent à voir ses animaux et ses proches, à By ou à Nice. Ce sont des plaques de verre sèches au gélatinobromure d’argent, des cyanotypes, reconnaissables à leur teinte bleutée, ou des tirages papier – albuminé, salé, charbon, au gélatinobromure et peut-être au gélatinochlorure d’argent. La première expertise proposée par Julie Boudet devra être affinée. De tels clichés montrent combien il est alors délicat de fixer l’image de certains animaux en mouvement, souvent floue – bien que le temps de pose se soit considérablement réduit dans les années 1870.
 

Fathma, la lionne de Rosa Bonheur, dans le jardin du château de By, vers 1886. © Archives du château Rosa Bonheur, By-Thomery
Fathma, la lionne de Rosa Bonheur, dans le jardin du château de By, vers 1886.
© Archives du château Rosa Bonheur, By-Thomery

Moins fiable que l’œil de l’artiste…
Il est aujourd’hui difficile de cerner précisément la manière dont Rosa Bonheur inclut la photographie à son travail – que Michel Pons s’emploie à recomposer œuvre par œuvre. Utilise-t-elle la lanterne de projection alimentée d’une lampe à cinq mèches, qui est entreposée dans le petit laboratoire ? S’en sert-elle pour visionner des images, ou pour les projeter sur un support ? Si l’artiste utilise volontiers la technique photographique, elle la juge moins fiable que ses propres yeux. «Je vous avoue que je n’ai jamais pu parvenir à fixer par la photographie les mouvements de votre cheval, tandis que je les ai parfaitement gardés dans l’œil et que j’ai pu ainsi les reproduire sur la toile», explique-elle à John Arbuckle, éleveur américain venu avec Anna Klumpke en 1887. Mais elle peut aussi se suffire à elle-même, devenant une œuvre à part entière à la faveur de ses possibilités esthétiques inédites. «Deux photos aquarellées, qui figurent un sous-bois et un tas de bois, sont conservées à By. Et on a retrouvé une quinzaine de cyanotypes repris de blanc et de graphite, qui représentent toutes sortes d’animaux : cheval, mouton, lapin», révèle Katherine Brault. Un des nouveaux fils à tirer dans l’écheveau des multiples liens que Rosa Bonheur a tissés avec la photographie.

à voir
«Le musée des œuvres disparues»,
jusqu’au 28 août 2022,
et «Rosa Bonheur intime»,
du 16 septembre 2022 au 30 janvier 2023,
château de By, Thomery (77), tél. : 09 87 12 35 04,
www.chateau-rosa-bonheur.fr


 

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