Sur la piste de Nadja, icône publique surréaliste

On 15 April 2021, by Christophe Dorny

Un alignement des planètes de la galaxie surréaliste a permis aux institutions de s’offrir le puzzle du mythe du plus célèbre ouvrage d’André Breton

Contretype d’un portrait photographique de Nadja, vers 1925, faisant partie de son carnet vendu 50 000 € par Christie’s Paris, le 3 juillet 2019, lors de la dispersion de la collection Paul Destribats.
 

L’histoire d’amour entre Nadja et André Breton, en 1926, est le pendant littéraire d’une autre histoire récente, passionnante et passionnée, celle des archives du surréalisme. L’auteur de Nadja en est la figure tutélaire. Après de longues années d’invisibilité apparaît peu à peu Léona Delcourt, la « vraie » Nadja, sous forme de lettres et de dessins. S’y ajoutent d’importantes collections privées mises aux enchères, et des institutions publiques au rendez-vous. Écrasé par le mythe, le nom de Léona Delcourt a été longtemps tenu secret : autant par André Breton, qui dévoile la première lettre de son patronyme dans le livre, que par la famille de Léona. On a même douté de l’existence de cette jeune femme née en 1902, d’origine modeste, qui de Lille monte à Paris pour y gagner sa vie en laissant derrière elle un enfant. Dans l’édition des écrits d’André Breton de la Bibliothèque de la Pléiade (tome 1, 1988), il sera seulement précisé que Nadja est le pseudonyme de Léona Camille Ghislaine D. Survécut-elle à la fin de son histoire d’amour avec André Breton ? Les spécialistes en sont réduits à des hypothèses. Son internement dans un asile en 1927 est en revanche établi ; elle y meurt en 1941. En 2004, l’écrivain Georges Sebbag dévoile son nom dans son ouvrage André Breton, l’amour-folie. La romancière néerlandaise Hester Albach, partie sur ses traces et à la rencontre de ses descendants, lui rend hommage en 2009 dans son enquête, Léona, héroïne du surréalisme, dévoilant une première photographie la représentant.
 

Autoportrait de Nadja, sans lieu [Paris], le 14/3/27, 43 x 29 cm. Dessin au crayon vendu 36 400 € lors de la dispersion de la collection d
Autoportrait de Nadja, sans lieu [Paris], le 14/3/27, 43 29 cm. Dessin au crayon vendu 36 400 € lors de la dispersion de la collection de Geneviève et Jean-Paul Kahn par l’OVV Pierre Bergé & Associés, le 7 novembre 2019.


Préambule
La réception du récit dans lequel André Breton insère de manière « révolutionnaire » des photographies, d’abord mitigée, suscitera ensuite de très nombreuses critiques et de multiples retirages. Fort logiquement, la recherche de l’édition originale de 1928, n’a jamais cessé. D’autant plus qu’une version revue et corrigée par l’auteur en 1963 supprime l’épisode de la nuit passée avec Nadja. En fonction de son état, il faut compter aujourd’hui aux enchères autour de 600 € pour un exemplaire numéroté, in-12 broché, de l’édition originale (Paris, Drouot, Binoche et Giquello, 2014). Un grand papier, soit l’un des 109 premiers exemplaires sur vergé Lafuma-Navarre réimposés dans le format in-4° avec provenance, mais sans reliure, peut dépasser les 5 000 € (Paris, Christie’s, 2019). Les envois autographes de l'auteur apprécient naturellement l’exemplaire de l’édition originale, sur papier ordinaire, tel celui du service de presse destiné à Man Ray, vendu 15 600 € chez Christie’s en 2005. La connaissance des circonstances du récit et de la relation amoureuse s’éclaire à la fin des années 1980. Marguerite Bonnet, l’éditrice des Œuvres complètes de Breton, accède à deux ensembles inédits : aux cinq lettres autographes (ou brouillons) de Nadja à André Breton de la collection littéraire Pierre Leroy (estimées 38 000/53 000 € en 2002 chez Sotheby’s, elles ne trouvèrent pas acquéreur), et surtout aux vingt-sept autres de Nadja conservées par l’héritière de l'écrivain. Cette correspondance, mise aux enchères en 2003 lors de la fameuse vente « André Breton, 42 rue Fontaine » (Paris, Drouot, Calmels-Cohen), est préemptée à hauteur de 140 000 € par la bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, puis donnée par Aube Elléouët-Breton à l’institution, ainsi que d’autres documents et dessins relatifs à Nadja.
Une pièce en trois actes
Qu’en est-il du Saint Graal, c’est-à-dire du manuscrit ? « Perdu » pendant soixante- dix ans, il réapparaît sur le marché en 1998. On apprend qu’André Breton l’avait cédé à l’éditeur suisse Henry-Louis Mermod. Pour quelle raison ? Le mystère demeure. Les héritiers le mettent en vente à Londres chez Sotheby’s. Le collectionneur Pierre Bergé s’en porte acquéreur pour 386 500 £ frais compris puis le cédera à la Bibliothèque nationale, en 2017, pour 2 M€ grâce à une opération de mécénat. La partie documentaire de l'objet, ajoutée par André Breton après l’édition imprimée, conserve, telles des traces de Nadja, des petites notes autographes et l’un de ses dessins, La Fleur des amants, l’emblème de leur amour. Deux ans et demi plus tard, c’est le fameux cahier de Nadja/Léona, avec ses brouillons de lettres, ses dessins, dont une autre Fleur des amants et deux autoportraits, qui sort de la grande collection de livres d’avant-garde de Paul Destribats (Paris, Christie’s, 3 juillet 2019). L’existence de ce cahier, demeuré dans la famille Delcourt, était connue par une lettre de Léona le réclamant avec insistance à Breton. La Bibliothèque nationale l’acquiert pour 50 000 € (estimation : 40 000/60 000 €), de même que deux dessins de Nadja, La Symbolique Trace, et un portrait d’André Breton, pour 27 500 € chacun (estimation 7 000/10 000 €). Et ce n’est pas terminé. Cette même année 2019, la première partie de la collection des discrets époux Kahn, Geneviève et Jean-Paul, est dispersée (« Mille nuits de rêve », Drouot, Pierre Bergé & Associés). Parmi les 291 lots se trouve le carnet de notes – jamais étudié – d’André Breton pour l’écriture de Nadja, donnant des informations essentielles sur le récit et sur Léona Delcourt. Une nouvelle fois, la Bibliothèque nationale l’emporte à 71 500 € (estimation : 40 000/50 000 €) ; ce document essentiel, provenant de la collection du professeur de médecine Jacques Millot, est curieusement passé inaperçu lors de sa vente vingt ans auparavant. La Bibliothèque nationale acquiert en même temps les brouillons de quatre lettres adressées à André Breton pour 14 300 € (estimation 6 000/8 000 €), dont certains correspondent à celles acquises par la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet. Par ailleurs, trois dessins de Nadja de la collection Kahn sont vendus respectivement pour 14 300, 26 000 et 36 400 €.

 

André Breton (1896-1966), carnet de notes pour l’écriture de Nadja, [Paris], octobre 1926. Acheté 71 500 € par la BnF lors de la dispersio
André Breton (1896-1966), carnet de notes pour l’écriture de Nadja, [Paris], octobre 1926. Acheté 71 500 € par la BnF lors de la dispersion de la collection de Geneviève et Jean-Paul Kahn par l’OVV Pierre Bergé & Associés, le 7 novembre 2019.


Nadja incarnée
En 2018, le tirage postérieur d’un portrait photographique de Nadja, « dont seuls les yeux sont reproduits dans l’ouvrage d’André Breton », s’échange à 3 606 € (estimation 1 000/1 500 €, Drouot, Binoche et Giquello). Notons que le carnet appartenant à la jeune femme, acquis par la Bibliothèque nationale de France en 2019, renfermait un contretype d’un portrait photographique de celle-ci, vers 1925, et deux autoportraits dessinés. À ce jour, deux lots relatifs à Léona Delcourt et au récit Nadja demeurent en principe sur le marché. Les cinq lettres de la collection Pierre Leroy mises en vente en 2002, évoquées en début d’article, furent adjugées en 2014 par Sotheby’s Paris pour 27 500 € à la société Aristophil. Depuis la mise en liquidation de cette dernière, elles sont passées aux enchères chez Aguttes en 2018, puis de nouveau en 2020, sans être vendues. Un grand papier de l’édition originale de l'ouvrage avec un envoi autographe d’André Breton à l’éditeur Louis Broder était présenté chez Artcurial, à Paris, en 2014. L’auteur y a ajouté de nombreux documents dont, entre autres, une page en partie supprimée du manuscrit original, un autographe dans lequel est indiqué que le manuscrit est en possession de M. L. Mermod de Lausanne, une lettre et un dessin de Nadja. Estimé 150 000/200 000 €, cet ensemble étonnant n’avait pas trouvé preneur. En quelques années, le puzzle Nadja-Léona s’est donc magnifiquement reconstitué, avec des pièces majeures entrées dans les collections nationales. À quelles fins scientifiques ? Olivier Wagner, conservateur au département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France, insiste sur la recherche de l’authenticité du récit d’André Breton vis-à-vis de la réalité. L’exposition à la BnF « L’invention du surréalisme. Des Champs magnétiques à Nadja » (décembre 2020-mars 2021) a réuni pour la première fois les précieux documents évoqués ici dans sa partie intitulée « Amour et folie : Nadja, l’âme errante ». Elle a bien sûr été malheureusement fermée pour cause de pandémie. En attendant sa possible prolongation, nous engageons les lecteurs à se reporter au catalogue documenté et illustré.

à savoir
L’Invention du surréalisme : des Champs magnétiques à Nadja, catalogue de l’exposition, sous la direction de Jacqueline Chénieux-Gendron, Isabelle Diu, Bérénice Stoll et Olivier Wagner. 224 pages, 80 illustrations, BnF Éditions, prix : 29 €
www.bnf.fr/fr/agenda/linvention-du-surrealisme-des-champs-magnetiques-nadja

 
Welcome La Drouot Gazette offers you 4 Articles.
You still have 3 article(s) left to read.
I subscribe