Speedy Graphito, le brassage permanent

On 19 January 2021, by Stéphanie Pioda

En quarante ans de carrière, ce boulimique de travail n’a cessé de se renouveler et de brouiller les pistes, toujours avec humour, joie et poésie. C’est ce que reflète son atelier des Lilas, en banlieue nord de Paris.

L’atelier de Speedy Graphito, aux portes de Paris.
Photo Émilie Sajot

Son image de street artiste lui colle à la peau. Sans être complètement fausse puisqu’il a commencé dans la rue par des pochoirs en 1983, et enchaîné les fresques partout dans le monde, elle n’est que très partielle. Car lorsqu’on pénètre dans l’atelier des Lilas, au nord de Paris, où Speedy Graphito s’est installé en 2007 – à deux pas de ceux de JonOne, l’Atlas, Tanc et Psyckoze –, on découvre qu’il s’agit bien de celui d’un peintre au sens traditionnel, avec pinceaux, peintures acryliques et toile posée sur un chevalet. Et sur la silhouette-signature qu’il appose sur quelques catalogues et murs de galeries, il s’affiche visage de trois quarts, la houppette à la Tintin bien dressée et le pinceau à la main. «Ma culture n’est pas le graffiti américain mais le Louvre !», revendique-t-il. C’est en effet Le Radeau de la Méduse de Géricault et l’art de son temps qui lui ont donné envie de peindre : «Mes premières peintures étaient des reproductions de tableaux de maîtres modernes et, grâce à cet exercice, j’ai appris à comprendre ce qui les a amenés à réaliser telle ou telle toile, et à ressentir leurs émotions. Des bombes aérosols, posées sur les étagères ou rangées dans des cartons, sont réservées aux projets in situ, en extérieur, ou pour mettre en scène ses expositions. Les murs pris d’assaut deviennent alors des écrins pour ses œuvres, transfigurant l’espace en une immersion joyeuse et éphémère, dans un feu d’artifice de couleurs. Il lui arrive aussi, parfois, d’utiliser le pochoir sur une toile pour jouer de l’effet pulvérulent de la bombe ou reproduire une image en décalé. S’il joue de cette ambiguïté, Speedy Graphito ne tient pas pour autant à se laisser enfermer dans une case : son ADN est l’expérimentation voire, si l’on se place du point de vue d’un marché de l’art qui aime les repères bien balisés, la prise de risque. «Je me considère presque comme un scientifique, un explorateur.» Et un boulimique de travail : difficile d’avoir un aperçu de sa dense production dans ce lieu francilien de 200 mètres carrés. Quelques œuvres y sont entreposées, mais la plupart sont exposées dans les différentes galeries le représentant en France, en Belgique, en Suisse et aux États-Unis. D’autres, en cette période particulière, sont envoyées directement chez des collectionneurs, quand elles ne figurent pas dans l’atelier de Miami où il reste habituellement plusieurs mois par an, pour s’inspirer d’une autre énergie, se nourrir d’autres référents culturels. Sur une année, l’artiste signe ainsi une centaine de toiles et autant d’œuvres sur papier, entre dessins et sérigraphies. Mais en 2020, il a littéralement explosé ces chiffres avec un projet original qui relève du défi ou de la performance. Il s’agit d’un livre d’artiste, intitulé Mes 400 coups, réunissant quatre cents dessins produits en huit jours, soit cinquante en moyenne par journée ! Une façon selon lui de «lâcher prise et d’accéder à de nouveaux territoires artistiques». L’ouvrage est édité à quatre cents exemplaires avec, dans chacun d’eux, un dessin original, le tout vendu 200 € sur son site internet. Une manière également de renouer avec ses débuts, lorsqu’il signait «offert par X-Moulinex» – collectif fondé avec son compère Capt’n Fluo – des œuvres peintes sur les passages piétons ou lorsqu’il proposait des dessins à 5 francs à la galerie Polaris : un petit pas de côté vis-à-vis du marché artistique, pour laisser leur chance à ceux qui ne pouvaient que rêver devant une toile. «J’aime investir des domaines plus populaires, faire des murs où l’argent n’est pas présent», affirme celui qui cultive un sens du partage très fort, rehaussé de générosité, de sincérité et de fidélité.
 

Speedy Graphito (né en 1961), Inside Me, 2020, acrylique sur toile, 81 x 65 cm. © Speedy Graphito © Adagp 2021
Speedy Graphito (né en 1961), Inside Me, 2020, acrylique sur toile, 81 65 cm.
© Speedy Graphito © Adagp 2021


Vagabondages poétiques
Si les outils principaux de l’artiste sont ceux du peintre classique, chaque nouvelle série est l’occasion d’explorer de nouveaux procédés et de se surprendre. Dans l’une sur les feuillages, il applique directement de l’acrylique sans eau, qu’il frotte à la brosse, laissant apparaître le grain de la toile et des dégradés de couleurs. Sur les supports de papier, il utilise le Posca, un marqueur de peinture, travaillant le fond comme un tatouage de tags. Pour «Atomisation», il découpe des pans de bois en forme d’éclats et les assemble afin de créer des effets d’explosion. Dans les «Déchirures», il donne l’impression de tailler des morceaux de tableaux dans l’esprit des lacérations d’affiches d’un Raymond Hains et fait émerger des «rêveries poétiques», ainsi qu’il les appelle. Il s’est également essayé à la sculpture bien sûr, voyant ses personnages sortir des toiles et se matérialiser en résine, bois, terre cuite, bronze, métal découpé ou ballon gonflable ! Mais au-delà de cet aspect technique, Speedy Graphito ne cesse de se renouveler aussi plastiquement. La rétrospective du musée du Touquet-Paris-Plage, en 2015, permettait d’embrasser tous les fils qu’il a pu tirer depuis les années 1980 en se réinventant en permanence. Mais que ce soit avec le Speedy (personnage anguleux), Lapinture (véritable double pictural), les œuvres abstraites, l’appropriation des motifs de toile de Jouy, les mandalas saturés d’images de la pop culture à la façon d’Erró, les paysages traités sous forme d’affiches de film, les toiles découpées de pixels, sa réinterprétation de l’histoire de l’art… on retrouve toujours son style, son humour, son regard critique, ironique, poétique, mais jamais politique, sur le monde. Il brasse toutes ces icônes qui constituent un socle culturel commun (Donald, Bob l’éponge, Wonder Woman…), un patrimoine visuel ayant bercé son enfance ou qui appartient au flot continu déversé par Internet, véritable «corne d’abondance» comme il le qualifie. Toute cette matière se mélange, se superpose en strates, à la manière des images-fantômes selon l’historien de l’art Aby Warburg (1866-1929). «Je peins par curiosité, pour voir l’œuvre qui devient le point de départ de la suivante. Ce que j’aime, c’est l’accident qui crée une matière inattendue. Souvent, je pars d’une idée assez générale, mais ensuite, il y a des surprises au moment de l’exécution. Je reste concentré sur la composition, les rythmes, les couleurs, en sachant que ce que je représenterai sera toujours en osmose avec mes préoccupations conscientes ou inconscientes. Lorsque je peins, je ne pense pas à ce que je suis en train de réaliser, je laisse mon esprit vagabonder comme dans un songe.» Depuis quelques années, l’artiste Lady M (née en 1981) l’a rejoint, dans l’art comme dans la vie. Le rythme de travail qui pouvait flirter avec l’ascèse monacale s’est fait plus doux. Chacun a son espace au rez-de-chaussée et l’étage est dédié aux œuvres monumentales, comme pour sa récente relecture de Guernica, Re-Evolution, de plus de deux mètres sur quatre. Ils s’aident mutuellement, chacun portant le premier regard sur l’œuvre de l’autre. «Si je trouve qu’un tableau est trop vide, qu’il manque quelque chose, je peux lui demander, la solliciter pour une gamme de couleurs, ce qui permet de savoir tout de suite si ça fonctionne, sans attendre le recul d’une exposition.» De quoi aller plus vite donc, pour déplacer encore plus de montagnes et accélérer le processus de création. Pour ne pas démentir la promesse de son blaze !

Speedy Graphito entouré de ses toiles inspirées de Picasso, Magritte, Haring… Photo Émilie Sajot
Speedy Graphito entouré de ses toiles inspirées de Picasso, Magritte, Haring…
Photo Émilie Sajot


à voir
«Speedy Graphito vu par Speedy Graphito»,
galerie 
Polaris, 15, rue des Arquebusiers, Paris IIIe, tél. : 01 42 72 21 27.
Jusqu’au 6 février 2021.
www.galeriepolaris.fr, www.speedygraphito.free.fr

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