Simon de Pury un marteau, un passeport et une pomme…

On 24 November 2016, by Anne Doridou-Heim

La publication en France de son livre, où abondent ses souvenirs et défilent ses rencontres, nous offre l’opportunité d’une heure sans frontières avec le plus international des «auctioneers».

 


Chaleureux, collectionneur, passionné, audacieux, précurseur, infatigable… le citoyen du monde Simon de Pury serait tout cela à la fois. Mais peut-être plus encore. Dans Commissaire-Priseur, paru en France au début de l’automne après une sortie américaine en juin, il livre avec une honnêteté toute protestante une grande partie des souvenirs de ses trente années de carrière. Le titre anglais, The Auctioneer : Adventures in the Art Trade, plus complet, est également plus juste. Avec un soupçon de coquetterie, Simon de Pury se décrit cancre à Bâle, dans les années 1960, et faisant le désespoir de ses parents quant à son avenir professionnel. L’art l’a sauvé, celui qu’il pratiquait à ses heures perdues et celui qu’il découvre lorsque sa mère le fait entrer chez Ernst Beyeler, l’un des meilleurs marchands et connaisseurs au monde de l’art du XXe siècle ! Il consacre ses journées à découper des catalogues de ventes et à noter des prix, occupation des plus formatrices, qui va rappeler des souvenirs à bon nombre d’anciens aspirants aux métiers prisés du marché de l’art… Le voici lancé dans le grand bain, la suite est connue. Conservateur de la deuxième plus grande collection privée au monde après celle de la reine d’Angleterre, celle du baron Thyssen-Bornemisza –, président de Sotheby’s Suisse puis Europe, pilier de la maison de vente Philips de Pury et récemment créateur d’une plate-forme de ventes en ligne, baptisée «de Pury»  tout simplement –, il vous aborde avec l’élégance de l’homme pressé toujours en impeccable costume croisé trois pièces. Avant de conduire une vente aux enchères, il croque dans une pomme, un rituel indispensable qui fait de cet Helvète un lointain héritier de Guillaume Tell. Notre rendez-vous se tient le jour du vernissage de la FIAC et au moment même de l’ouverture au public de la fabuleuse collection Chtchoukine à la fondation Vuitton. Hasard heureux du calendrier ? Pour nous, l’occasion d’une première question.
Cette collection Chtchoukine, vous la connaissez bien ?
Lorsque je gérais la collection Thyssen, sur une idée géniale du baron développée après un dîner avec l’ambassadeur de Russie en Allemagne, nous avons œuvré pendant plus d’un an à la mise en place d’un échange historique d’œuvres avec le Kremlin : prêter les tableaux anciens de la collection, en échange de quelques merveilles des musées Pouchkine et de l’Ermitage, notamment ceux provenant de Chtchoukine et Morozov. L’exposition qui se tint à la villa Favorita, entre juin et octobre 1983, fut la plus courue de toute l’histoire de la Suisse. Elle attira près d’un demi-million de visiteurs.
Vous récidivez avec l’idée de la première vente aux enchères à Moscou…
En effet, aujourd’hui cela paraît naturel, mais à l’époque, en 1988, aux premières heures de la perestroïka, quand le mur de Berlin tenait encore debout, personne n’avait imaginé organiser une vente aux enchères en Union soviétique. On n’entendait pas encore parler des oligarques. Pourtant, Al Taubman, le nouveau propriétaire de Sotheby’s, me suivit. L’idée était de présenter les œuvres d’artistes russes contemporains, descendants de l’avant-garde. Nous avons fait venir les acheteurs en avion d’Occident : la salle était comble, près de trois mille Russes se pressaient pour y assister. L’événement fut un succès largement relayé par la presse internationale. La vente révolutionna et la scène artistique émergente, et ma carrière ! J’y gagnai ma réputation.
Revenons un peu en arrière. Réalisez-vous que de bonnes fées se sont penchées sur votre berceau ?
J’ai eu la chance de partager la trajectoire de trois personnes hors du commun, Hans Beyeler, le baron Thyssen-Bornemisza et Peter Wilson, qui toutes vivaient une passion obsédante pour l’art. le premier était hanté par la recherche d’œuvres, le deuxième avait un grand recul sur sa propre vie, et le dernier, historique président de Sotheby’s, était un innovateur. C’est lui qui le premier a compris l’importance de la presse pour les ventes aux enchères. Tous trois m’ont offert une opportunité unique en me faisant confiance, j’en suis conscient et, aujourd’hui, j’essaie à mon tour de donner du temps aux jeunes.

 

De gauche à droite : Helmut Newton, Benedikt Taschen et Simon de Pury.Photo courtesy Simon de Pury
De gauche à droite : Helmut Newton, Benedikt Taschen et Simon de Pury.
Photo courtesy Simon de Pury

Vous n’aviez d’ailleurs que 27 ans lorsque le baron fit appel à vous.
J’ai toujours fonctionné au feeling. Beaucoup me disaient de ne pas y aller, mais je me suis senti totalement à l’aise dès notre première rencontre. J’ai eu raison, cette période a été fascinante. J’avais de véritables discussions avec le baron Thyssen, qui était formidablement ouvert. J’ai pu lui proposer des idées, comme celles de réaliser des catalogues raisonnés de l’ensemble de ses collections et de faire des échanges d’exposition. Cette collection, déjà fascinante en elle-même, vivait et n’était pas figée.
Néanmoins, vous décidez de retourner chez Sotheby’s. Les ventes aux enchères vous manquaient ?
Je vais peut-être vous surprendre, mais je suis un timide et diriger une vente est pour moi, aujourd’hui encore, un défi. Je suis toujours terrifié avant, mais lorsque je monte sur la tribune, j’oublie tout le reste, je suis en scène et j’aime ça. J’ai modifié les règles du jeu en procédant aux enchères debout, pour leur donner toute la vie qu’elles méritaient. J’ai rejoint Sotheby’s à Genève juste avant la dispersion des bijoux de la duchesse de Windsor, en avril 1987. En effet, le moment aurait pu être plus mal choisi. J’y suis resté dix ans.
En dehors de ces trois grandes références, vous aimez à citer Maurice Rheims…
Il demeure pour moi l’un des plus grands commissaires-priseurs de tous les temps. Cet homme était un visionnaire : il avait compris avant tout le monde l’importance d’une implantation du marché de l’art à New York et tenté de racheter Park Bennet. J’ai lu Haute curiosité en 1975. C’est cet ouvrage qui m’a donné l’envie de faire ce métier.
Et l’aventure Phillips de Pury ?
De nouveau, une rencontre a été à l’origine de cette évolution. Je travaillais à Londres avec Daniella Luxembourg. C’est elle qui m’a donné le déclic de partir de chez Sotheby’s, et nous avons créé notre propre société de conseil, en 1997. Puis Bernard Arnault, qui venait de s’offrir Phillips, nous en confia les rênes. Nous n’ambitionnions rien de moins que d’interférer dans le duopole Sotheby’s/Christie’s. J’ai réalisé rapidement que ce serait plus compliqué… Chez Sotheby’s, 85 % des objets à vendre arrivaient par eux-mêmes ; il ne restait plus qu’à en chercher 15 %. Tout d’un coup, la balance s’est inversée. J’ai donc choisi des secteurs nouveaux, pas encore porteurs, et axé les ventes sur trois thématiques : l’art contemporain, la photo et le design. Grâce à ma maison, je liais enfin ma passion pour l’art contemporain à l’exercice de mon métier.
Cela devait être très exaltant d’être un acteur de la flambée du marché de l’art contemporain…
J’ai été le témoin de l’émergence de la vague Koons et Hirst, au début des années 2000, pressentant que l’on n’en était qu’au tout début du raz-de-marée. J’avais comme but de sortir la niche la plus avant-gardiste de l’art contemporain et d’introduire, dans les ventes aux enchères, des artistes qui n’y avaient jamais participé. Nous étions une scène formidable pour le marché émergent. Les barrières artificielles entre toutes les formes d’art sautaient les unes après les autres.
Pensez-vous vous arrêter ?
Il n’y a rien de plus exaltant que de côtoyer l’art de son époque et de rencontrer ses créateurs. Ma règle est de voir l’œuvre d’abord, de rencontrer l’artiste après. Il faut une grande disponibilité, cela ne s’arrête jamais… et vous non plus. J’ai fait mienne cette maxime que le baron Thyssen aimait à répéter : « If you rest, you rust ».*

Simon de Pury
en 5 dates
1951
Naissance à Bâle.
1978
À 27 ans tout juste, devient le conservateur de la deuxième plus grande collection en mains privées après celle de la reine d’Angleterre, la collection Thyssen-Bornemisza.
1986
Rejoint Sotheby’s à Genève comme directeur pour la Suisse.
2001
Bernard Arnault, qui a racheté l’ancienne maison de ventes Philips deux ans auparavant, s’associe avec la société de conseil fondée par Simon de Pury et Daniella Luxembourg.
2015
Fonde de Pury, plate-forme de ventes aux enchères en ligne.

À LIRE
Simon de Pury et William Stadiem, Commissaire-Priseur,
Paris, JC Lattès, septembre 2016.
382 pages. 22 €.


 

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