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Séverine Lepape réveille le musée de Cluny

Published on , by Christophe Averty

Aux commandes du musée national du Moyen Âge et de son chantier de rénovation depuis 2019, cette éminente médiéviste s’apprête à en inaugurer le nouveau parcours, le 12 mai prochain.

© Élisa Haberer Séverine Lepape réveille le musée de Cluny
© Élisa Haberer

Créé en 1843, le musée de Cluny a longtemps fait figure de parent pauvre dans le paysage muséal parisien. N’ayant fait l’objet d’aucune rénovation d’ampleur depuis la Seconde Guerre mondiale et malgré les attentes de ses directeurs successifs au tournant des années 1980, l’institution aura attendu jusqu’en 2011 pour bénéficier d’une vaste campagne de travaux intérieurs, lancée par celle qui l’a dirigée de 2005 à 2019, Élisabeth Taburet-Delahaye. Rendant à l’unique musée français dédié au Moyen Âge sa visibilité urbaine et la lisibilité de ses collections, Séverine Lepape, entourée de l’architecte Bernard Desmoulins et du scénographe et designer Adrien Gardère, s’est autant attachée à valoriser son identité qu’à en renforcer l’unité.

À quels impératifs répondent la refonte de ce parcours muséographique et sa nouvelle scénographie ?
La loi d’accessibilité des musées, portée par le ministre de la Culture d’alors Frédéric Mitterrand, a été un véritable déclencheur nous permettant de redéfinir flux et circulations au sein des bâtiments et rendre les collections plus accessibles, tant physiquement qu’intellectuellement. Ainsi, dès 2015, le musée a pu engager la rénovation intérieure de ses espaces. Cela ne pouvait s’opérer sans repenser le site lui-même : héritier de maints réaménagements et évolutions, il tenait d’un cabinet de curiosités montrant les diverses techniques de création de l’époque médiévale. C’est pourquoi nous avons opté pour une lecture chronologique des collections afin de présenter, entre le Ve siècle et les années 1515-1520, une disparité des savoir-faire tout en recréant des ensembles qui font sens dans l’histoire artistique, culturelle et sociale du Moyen Âge. Cette approche donne, par sa trame, une meilleure lisibilité de cette longue période mal connue, offrant à la fois une ressource pédagogique pour enseignants et spécialistes et nombre de repères précis pour un public non initié. L’accessibilité, dans toutes ses acceptions, a donc régi les principes et la finalité de chaque intervention architecturale, de la création, à l’ouest du musée, d’un espace d’accueil à l’élimination des ruptures de niveau entre les trois bâtiments. De fait, une complète révision muséographique s’est imposée.

Quels choix, voire quels dilemmes, ont présidé à la redéfinition du parcours ?
La tenture de la «Dame à la licorne» en constitue le bouquet final et le point d’orgue. Il s’agit de préparer le visiteur à cette découverte tout au long de sa progression à travers les collections. Or, bien que le musée ait gagné deux salles supplémentaires, ses espaces d’exposition ont imposé des choix rigoureux. Ainsi, certaines œuvres évoquant par exemple la relation entre Orient et Occident, l’art funéraire ou le regard que portait le XIXe siècle sur l’époque médiévale ont rejoint les réserves ou feront l’objet d’expositions temporaires. Nous avons préféré donner à voir et à comprendre le Moyen Âge en mettant notamment l’accent sur des productions emblématiques issues de l’art européen et du XVe siècle. À ce titre, une contextualisation des œuvres prestigieuses comme la collection d’émaux du Limousin, le devant d’autel de la cathédrale de Bâle ou le Retable de la Pentecôte en cuivre doré de Stavelot en Belgique, anciennement regroupées dans la salle du trésor, rythme désormais le parcours en épousant sa chronologie. Ainsi, pour la première fois, peut-on prendre conscience du décor originel de la Sainte-Chapelle grâce aux apôtres, entièrement restaurés, et à l’évocation de la tribune où venait se placer la grande châsse des reliques. Un discret mobilier créé par Adrien Gardère s’en fait l’écrin. Convoquant béton et bois dans un matériau composite (le Viroc, ndlr) de couleur gris ardoise, ces vitrines répondent aux différents matériaux du site, des thermes à l’hôtel médiéval.
 

Salle 3, entre art roman et premier art gothique, musée de Cluny - musée national du Moyen Âge. © Alexis Paoli, OPPIC
Salle 3, entre art roman et premier art gothique, musée de Cluny - musée national du Moyen Âge.
© Alexis Paoli, OPPIC

Quelles œuvres inédites peut-on découvrir ?
S’immiscent dans le parcours nombre de pièces sorties des réserves, présentées pour la première fois ou récemment acquises et qui feront par ailleurs l’objet d’une exposition spécifique en octobre. Ainsi de gravoirs en ivoire évoquant l’art du soin, achetés en 2018, d’un astrolabe, acquis en 2014 et présenté aux côtés d’instruments scientifiques, de même que de rondelles de vitraux, de broderies qui seront exposées alternativement ou encore d’œuvres hispano-mauresques. La prochaine pièce que nous souhaitons acquérir est un Christ de Giovanni Pisano des années 1270, qui nous permettrait de faire comprendre l’articulation entre l’art italien du Duecento et l’art gothique français.

Les quelque cinq cents restaurations effectuées sur les œuvres et le bâti ont-elles permis la découverte de décors inconnus ?
En 2016, la restauration de la chapelle de l’hôtel de Cluny a révélé une chromie bleu-gris jusqu’alors invisible. Le nettoyage appliqué des vitraux et des décors peints et sculptés a de plus ravivé leurs formes et couleurs : les treize têtes d’ange déposées, qui ont retrouvé leur expressivité, et les ornements végétaux redécouverts, disant la délicatesse du style gothique flamboyant, font de la chapelle elle-même une redécouverte. À la faveur des travaux a également surgi dans la salle romane, dont la voûte fut construite en 1850 par Albert Lenoir, un décor peint jusqu’alors ignoré. Cet ensemble contribue à donner du musée et du Moyen Âge un éclairage nouveau que soulignent les tons clairs choisis par l’architecte et le scénographe, qui adoucissent et allègent la présentation, permettant à chacun une observation fluide et attentive des œuvres. Dans cette volonté de donner à lire et à comprendre l’époque, Bernard Desmoulins a ménagé dans la partie médiévale de l’édifice des ouvertures sur l’extérieur, invitant la lumière, et créé dans la salle romane une plateforme surélevée suggérant la théâtralisation liturgique des statues dans laquelle elles ont été conçues. Avec subtilité, chacun a épousé l’esprit de ce temps sans chercher le spectaculaire.
 

Samson et le lion, vitrail provenant de la Sainte-Chapelle de Paris, vers 1250, Paris, musée de Cluny - musée national du Moyen Âge. © RMN
Samson et le lion, vitrail provenant de la Sainte-Chapelle de Paris, vers 1250, Paris, musée de Cluny - musée national du Moyen Âge.
© RMN - Grand Palais / Franck Raux

À une scénographie respectueuse de l’esprit de la période s’ajoute une riche programmation culturelle. S’agit-il là encore d’instaurer une compréhension sensible de celle-ci ?
Outre nos événements traditionnels que sont les concerts de musique médiévale, les conférences axées sur le travail scientifique des conservateurs, abordant des thématiques comme la place des femmes au Moyen Âge ou l’héraldique, nous souhaitons tester de nouvelles formes de médiation en lien avec des artistes contemporains : à l’occasion de leur venue, ceux-ci pourraient devenir eux-mêmes des médiateurs, faisant partager au public leur regard sur le musée, par exemple dans un parcours chanté inspiré des œuvres ou une visite chorégraphiée par une interprétation dansée. Notre propos est de décentrer le regard en mettant en action les sens comme une autre porte d’entrée de la période. «La Dame à la licorne» est d’ailleurs une ode aux sens. Par ce recours au corps, en renouant avec des sensations, nous espérons faire sentir au visiteur ce que pouvaient éprouver un homme ou une femme du Moyen Âge. Par tous les chemins, le musée de Cluny entend donc offrir une vision, une approche, une sensation et une connaissance renouvelées de l’époque médiévale.

à voir
Musée de Cluny - musée national du Moyen Âge,
28, rue du Sommerard, Paris Ve, tél. : 01 53 73 78 00,
Réouverture le 12 mai 2022.
www.musee-moyenage.fr
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