Saint-Sernin, trésor de la ville rose

On 17 September 2020, by Marie-Laure Castelnau

Classée au patrimoine mondial de l’Unesco, la somptueuse basilique Saint-Sernin de Toulouse, plus grand édifice roman de France, a fait l’objet de réaménagements à la hauteur de sa valeur historique et esthétique. Une référence en matière de conservation du patrimoine.

Le chevet et le clocher de la basilique Saint-Sernin.
© Grands Sites Midi Pyrénées 2015 Patrice Thébault

De passage dans la ville rose en 1838, Stendhal écrivait dans son Journal de voyage : « [Cette] magnifique église à arcades rondes […] est le premier édifice roman qui m’ait donné une profonde sensation de beauté. » Plus près de nous, dans sa vibrante chanson « Ô Toulouse », Claude Nougaro rendait lui aussi hommage à la basilique de sa ville natale : « Il y a de l’orage dans l’air et pourtant l’église Saint-Sernin illumine le soir d’une fleur de corail que le soleil arrose. » Monument historique, artistique et spirituel, Saint-Sernin de Toulouse n’en finit pas d’émouvoir, comme le célèbre écrivain, les nombreux visiteurs qui s’arrêtent un instant à l’ombre de ses murs. La basilique a fait l’objet d’un projet de Toulouse Métropole visant à lui rendre un écrin digne de sa valeur historique et esthétique. Conçu par l’architecte urbaniste Joan Busquets, ce plan de réaménagement de la place, dont le chantier s’est terminé fin 2019, fait la part belle aux espaces piétons et à la verdure. L’église a elle-même été restaurée au cours de ces deux dernières années. Les principaux travaux ont concerné la façade nord de la basilique, l’assainissement des cryptes et la restauration des magnifiques peintures du transept nord. Mises au jour en 1974, ces fresques du début du XIIe siècle, d’inspiration byzantine, aux teintes lumineuses et variées, ont été nettoyées avec soin. Depuis février 2019, les visiteurs peuvent en admirer toute la finesse et l’éclat. Enfin, à l’extérieur du transept sud, l’enfeu – niche funéraire abritant les tombeaux des comtes de Toulouse – a lui aussi été restauré.
 

Le cloche de la basilique Saint-Sernin. © Grands Sites Patrice Thébault
Le cloche de la basilique Saint-Sernin.
© Grands Sites Patrice Thébault


Toujours plus grande
Ce fascinant monument roman, emblème de la Ville rose, a été fondé en souvenir de Saturnin (IIIe siècle), premier évêque de Toulouse : un Saturninus devenu Sarni en langue d’oc, avant de se franciser en « Sernin ». Un texte du Ve siècle raconte que « le très saint homme » se rendait chaque jour à la « maison de dieu », et passait devant le Capitole, alors temple païen majeur de la ville antique. En 250, des prêtres païens l’interpellèrent et lui ordonnèrent de participer au sacrifice d’un taureau au nom de l’empereur. Saturnin refusa avec courage. Leur sanction fut immédiate et sans pitié : il fut accroché par les pieds à la bête qui, prise de rage, disloqua dans sa fuite le corps bientôt sans vie de l’évêque. Deux jeunes femmes découvrirent le cadavre ensanglanté et osèrent le placer dans un cercueil et l’enfouir sous terre. Au IVe siècle, l’évêque Hilaire fit élever au-dessus de cette tombe un sanctuaire de brique et de bois. Devant la force de la dévotion suscitée par le martyr, l’évêque Silve lança, vers la fin du IVe siècle, la construction d’un nouveau martyrium. De cette splendide basilique paléochrétienne, il ne reste que les fondations romaines et le niveau du sol, dégagés lors de fouilles en 1970. L’actuelle basilique romane les recouvre entièrement, ainsi qu’une très vaste nécropole voisine, dont on ne connaît pas les limites exactes. Dans la seconde moitié du XIe siècle, l’antique martyrium est remplacé par un monument d’une dimension exceptionnelle, un vaisseau à 5 nefs. Cet ambitieux chantier étant régulièrement interrompu faute d’argent, la construction du nouvel édifice s’étendra sur plusieurs siècles, et ce n’est qu’au début du XIVe siècle que la basilique est enfin terminée. Agrandie, elle peut désormais permettre dignement aux nombreux pèlerins sur la route de Compostelle de venir se recueillir devant les reliques exposées. Quelques modifications de structures seront encore réalisées jusqu’au XVIe siècle. Malgré les altérations que d’anciennes « restaurations » ont fait subir à ce chef-d’œuvre de l’art roman, l’unité de la basilique n’en demeure pas moins saisissante, même si l’intérieur doit être considéré globalement comme plus authentique que l’extérieur. Naturellement exposé aux agressions atmosphériques, celui-ci a en effet été soumis à de multiples interventions peu respectueuses des matériaux d’origine. Au XIXe siècle, Prosper Mérimée fit classer la basilique au titre des monuments historiques et en confia sa restauration à Viollet-le-Duc.

 

La nef de la basilique Saint-Sernin. © P. Nin
La nef de la basilique Saint-Sernin.
© P. Nin


Un vaisseau monumental
La visite extérieure de Saint-Sernin permet d’admirer la composition harmonieuse du bâtiment et l’ambition ultime de son concepteur, Raymond Gayrard : attirer l’œil vers le clocher, vers le ciel et donc vers Dieu. Posé à la croisée du transept, le clocher octogonal dévoile ses différentes étapes de construction, tandis que sa flèche, reconstruite en maçonnerie en 1478, est surmontée d’un globe et d’une croix, à 65 mètres de hauteur. L’heureuse bichromie de pierre et de brique, animée par l’ombre et la lumière, produit de subtils contrastes sur l’abondante sculpture venue embellir l’édifice. En pénétrant dans l’église, l’œil est immédiatement entraîné vers l’est où l’on découvre l’amplitude des volumes intérieurs, jusqu’à l’abside majeure. L’ocre doré de la pierre et le rose de la brique viennent ajouter douceur et poésie à ce vaisseau monumental. La nef principale, longue de 115 mètres, offre une étonnante variation de percées lumineuses, complétées par les 260 chapiteaux merveilleusement sculptés, le tout surmonté d’une voûte qui s’élance à plus de 21 mètres. Depuis le XVIIIe siècle, le chœur est revêtu d’un décor baroque, notamment le grand baldaquin qui se dresse au-dessus de la chasse de saint Saturnin, qui remplaça alors la composition gothique, dont le soubassement a été déplacé dans la crypte supérieure. Derrière l’autel, un coffret abrite les fameuses reliques du crâne de Saturnin.
Le culte des reliques
Saint-Sernin partage avec Sainte-Foy de Conques, Saint-Martial de Limoges, Saint-Martin de Tours et la cathédrale Saint-Jacques de Compostelle des traits communs qui ont fait parler d’une « famille » d’églises issues de préoccupations identiques : adapter l’architecture aux multiples fonctions d’un lieu de culte, où des foules de pèlerins vénéraient le corps d’un saint, tout en préservant la possibilité pour ses gardiens – les chanoines – d’assurer dignement les offices dans leur chœur. En s’affermissant comme lieu de pèlerinage, la basilique s’est enrichie d’une multitude de reliques et d’offrandes, apportées par de riches bienfaiteurs ou de simples fidèles : retables, objets d’orfèvrerie, armoires ou reliquaires en bois sculpté, peint et doré, sont rassemblés depuis le XVIIe dans les chapelles du déambulatoire, inondé de lumière le matin. « Le trésor de Saint-Sernin fut, sous l’Ancien Régime, l’un des plus beaux d’Occident », souligne fièrement l’une des guides du monument. Il avait conservé, entre autres merveilles, le plus grand camée antique connu, la fameuse Gemma augustea, aujourd’hui présentée au Kunsthistorisches Museum de Vienne. Dans les cryptes, les objets les plus précieux ont été mis dans une vitrine dans laquelle on admire le reliquaire émaillé de la Vraie Croix, chef-d’œuvre en forme de sarcophage, réalisé à Limoges autour de 1200 pour recevoir un fragment de la croix du Christ ; ou cette épine de la Sainte Couronne donnée par Alphonse de Poitiers, frère de Saint Louis, conservée depuis le milieu du XIIIe siècle. Surtout, on compte plus de 200 fragments d’os : répartis dans les chapelles et la crypte, des restes de saint Étienne voisinent avec ceux de saintes Bernadette Soubirous et Thérèse de Lisieux, des saints Laurent, Boniface, Antoine abbé et Vincent diacre. Après Saint-Pierre de Rome, c’est à Saint-Sernin que se trouve la plus vaste réunion de reliques de la chrétienté !

à voir
Basilique Saint-Sernin, place Saint-Sernin, Toulouse (31), tél : 05 61 21 70 18.
www.basilique-saint-sernin.fr


à lire
Quitterie et Daniel Cazes,  Visiter Saint-Sernin, éditions Sud-Ouest, 32 pages, 4,60 €.
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