Sabine Bourgey, numismate rock'n roll

On 04 May 2021, by Mylène Sultan

Experte réputée d’une discipline jugée aride, l’héritière de la vénérable maison fondée par Étienne Bourgey en 1895 est aussi une romancière prolifique et une collectionneuse atypique, avec un goût prononcé pour l’aventure.

© Juliette Cadaÿs

Lorsqu’elle participe à un dîner et que les convives l’interrogent sur son métier, Sabine Bourgey réplique qu’elle travaille dans le marché de l’art. «À cette réponse, les gens s’épanouissent comme des roses trémières», explique en souriant la petite-fille d’Étienne Bourgey. «Mais, lorsque je précise que je suis numismate, chacun plonge le nez dans son assiette. Au mieux, on me demande gentiment si j’arrive à en vivre !», poursuit l’experte. En général, la conversation verse alors sur un tout autre sujet. Aucun d’entre eux ne se doute que la plus réputée des numismates sur la place de Paris a vendu il y a peu, à la Banque de France, cinq grandes pièces d’or romaines classées trésor national (voir l'article Beaurains : un trésor pour la Banque de France et la Bibliothèque nationale de France dans la Gazette n° 4 du 29 janvier, page 148). Cette discipline peu connue en dehors du cercle des spécialistes, Sabine Bourgey y a été initiée très jeune au sein du cabinet familial de la rue Drouot à Paris. Dans cet appartement bourgeois, aménagé en 1907 par son grand-père Étienne, rien n’a bougé : ni la configuration générale, ni les décors intérieurs, ni les meubles. Pas même la plaque de cuivre apposée sur la porte d’entrée non plus que la sonnette, qu’il faut tirer comme autrefois. Les seuls changements concernent la bibliothèque, enrichie au fil des décennies et courant désormais dans toutes les pièces, et le bureau dans lequel elle officie, repeint en un rouge vif… Un détail qui en dit long sur une héritière atypique.
Vous venez de publier un livre sur l’héritage. Étant vous-même fille et petite-fille de, c’est un domaine que vous connaissez intimement…
Je sais en effet ce que c’est que d’hériter, d’un cabinet, d’un métier, d’un fonds. Mais ce livre, qui traite de tous les aspects pratiques et symboliques de l’héritage, est surtout nourri de l’expérience que j’ai acquise dans mon métier. En numismatique, seuls 20 à 30 % des transactions se font du vivant du collectionneur. Pour le reste, il s’agit d’héritages que les enfants ou la veuve mettent en vente. Je dis «veuve» car les femmes ne collectionnent pas les pièces, ou du moins très rarement. C’est une passion d’hommes discrets, voire secrets. Parfois, les héritiers en découvrent un ensemble dans le coffre du défunt, alors qu’ils n’en soupçonnaient pas même l’existence. Quelle est sa valeur, que faut-il en faire ? On n’ose pas s’en débarrasser, on craint de commettre un sacrilège. Car une collection dit beaucoup de son propriétaire : elle reflète ses goûts, sa personnalité, c’est une création.
Que recherche le collectionneur de monnaies anciennes ?
Le voyage dans l’histoire. Vingt-huit siècles s’offrent à lui ! Il y a aussi la satisfaction d’approfondir sa culture, le plaisir de toucher une pièce d’or ou d’argent, douce et sensuelle, de la contempler dans le détail de la gravure, dans les symboles qui y figurent. Nul besoin d’être riche pour se faire plaisir : un joli denier romain avec Caracalla à l’avers et Jupiter au revers coûte 150 à 200 €. Et puis, il y a quelque chose de très fort à tenir dans sa main un objet utilisé par un homme ou une femme de l’Antiquité ou du Moyen Âge. Une pièce de monnaie raconte l’histoire, l’économie, l’exercice du pouvoir, les mentalités, l’esthétique… C’est le raccourci extraordinaire d’une époque. Des centaines de livres sont ainsi résumés sur une toute petite surface.
Comment êtes-vous tombée dans la marmite de la numismatique ?
Enfant, j’accompagnais mon père au cabinet le samedi. Il vaquait à ses occupations et moi, je regardais les objets exposés en vitrine, ouvrais les dossiers, me perdais dans la contemplation de pièces. Parfois, il me montrait les grands multiples d’or du trésor de Beaurains conservés au coffre, dans du coton. Je crois que les volets restaient fermés, ce qui ajoutait à l’atmosphère mystérieuse du lieu. Nous allions aussi faire un tour dans la vieille salle des ventes de Drouot, immense et magistrale avec ses grands rideaux. Heureusement, j’avais le goût de l’histoire. C’est ce qui m’a tenue accrochée à ce cabinet. Après mon doctorat sur les monnaies romaines, j’ai un peu bourlingué : j’ai suivi la campagne de fouilles archéologiques du galion espagnol Nuestra Señora de las Maravillas, qui avait sombré en 1656 au large des Bahamas, alors qu’il revenait du Nouveau Monde. En une quinzaine d’années, Herbert Humphrey, qui menait les opérations, a remonté de somptueux joyaux, des centaines d’émeraudes brutes… Évidemment, cette expérience m’a inoculé la passion des trésors. J’en ai d’ailleurs fait deux livres : Trésors, archives secrètes, aux éditions Errance en 1988, et Trésors, légendes et réalités, à celles de l’Amateur en 1996.
En matière de trésor, le cabinet Bourgey n’a-t-il pas quelque expérience ?
Nous avons depuis toujours une armoire emplie d’archives sur cette question. Mon grand-père avait eu la chance d’expertiser le trésor de Beaurains, découvert en 1922, près d’Arras. Une quinzaine d’années plus tard, il a été chargé d’évaluer celui de la rue Mouffetard. Là encore, une histoire fabuleuse : un immeuble vétuste dans le 5e arrondissement de Paris, des travaux de démolition et la découverte par les ouvriers de 3 500 pièces d’or datant du règne de Louis XV, empaquetées comme des saucissons. Cette affaire a fait grand bruit, notamment parce que la Cour de cassation a jugé que, outre ses découvreurs et le propriétaire du terrain, le trésor devait être partagé entre les quatre-vingt-trois héritiers de Louis Nivelle. C’est lui qui avait caché le magot, enroulé dans son testament, pour sa fille Anne-Lise. Elle était née un 27 octobre, comme moi. J’ai bien aimé cette synchronicité. Toute cette histoire m’a inspiré un roman Le Trésor de la rue Mouffetard, que j’ai publié en 2012, aux éditions Bourgey.
Vous vous êtes aussi intéressée à l’ingrédient indispensable à tout chercheur de trésor : la chance !
Que l’on soit plombier ou homme d’affaires, elle est constitutive de toute réussite. Elle entre aussi dans l’histoire du cabinet : lorsqu’il s’est installé ici, mon grand-père a croisé dans l’escalier un Américain, numismate éclairé. Ce M. Huntington, dont la famille construisait des chemins de fer aux États-Unis, a acheté tout son stock ! Il est devenu son plus fidèle client, et la saga a commencé… Je me suis penchée sur ce concept dans L’Art et la manière d’avoir de la chance (Le Cherche-Midi, 2009). J’en ai déduit qu’il y en avait deux sortes : celle dite «hollywoodienne», pouvant être l’avion que vous manquez en raison d’un empêchement à la dernière minute, et qui finalement s’écrase, et celle comportementale, liée à une confiance en soi et en la vie, à une ouverture d’esprit. Celle-ci, on peut essayer de la travailler.
Vous-même, collectionnez-vous  ?
À 15 ans, j’ai commencé avec une amie une collection de sucres emballés. Nous avions fait le pari d’en avoir dix mille en dix ans. Elle a abandonné en cours de route et moi, j’ai continué : j’étais drôlement fière que mes petits carrés participent à l’exposition sur le «Sucre d’art» organisée au musée des Arts décoratifs en 1978 ! En ce moment, je collectionne les diadèmes de théâtre en strass, mais aussi des canards en bois que je customise. C’est mon côté créatif, hérité de ma mère, qui se manifeste. Mais ma vraie passion, c’est l’écriture… Mon prochain roman sera consacré à un grand officier romain qui enfouit précipitamment un trésor reçu des mains de l’empereur. Quel prénom vais-je donner à ce général ?

Sabine Bourgey
en 5 dates
1895
Création par son grand-père du cabinet Bourgey numismatique
1956
Naissance à Boulogne-Billancourt
1982
Doctorat en histoire ancienne
1988
Expédition archéologique marine
au large des Bahamas
1993
Devient directrice du cabinet Bourgey

à lire
Sabine Bourgey, Dans les coulisses de l’héritage, éditions Lucien Souny, 216 pages, 17,90 €.
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