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Rodin, sculpteur d’enfer dans la capitale

On 05 May 2017, by Marie-Laure Castelnau

Cent ans après sa mort, du Grand Palais au musée lui étant dédié rue de Varenne, Rodin est à l’honneur. Il est aussi présent dans les rues de paris, du jardin des Tuileries à Montparnasse : parcours choisi à la découverte du sculpteur. 

Rodin, sculpteur d’enfer dans la capitale
Auguste Rodin (1840-1917), La Porte de l’Enfer (détail), 1880-1890, bronze, 635 x 400 x 85 cm.
© Musée Rodin, Jean de Calan

Auguste Rodin meurt en 1917, un jour de novembre, à l’âge de 77 ans. La guerre fait rage, et le gouvernement exclut la possibilité de funérailles nationales. Pas de cérémonie ronflante à Notre-Dame, aux Champs-Élysées, à l’Alma. Rien. Ses obsèques sont bâclées. Le sculpteur est enterré le 24 novembre, soit une semaine plus tard, à Meudon. Ce jour-là, au matin, dans la brume, la dépouille de Rodin rejoint celle de Rose Beuret, épousée à la va-vite et disparue à peine quelques mois avant lui. Un petit cercle composé de secrétaires et d’amis, de médecins et de rares officiels assiste à la mise en bière du grand homme. Une photographie, conservée au musée Rodin, en montre l’intimité. Un grand Penseur est placé sur leur tombe, dans le jardin de la villa des Brillants. Cent ans plus tard, on célèbre le géant de la sculpture. Une exposition au Grand Palais lui rend hommage et réunit ses plus belles œuvres aux côtés de celles d’artistes sur lesquels il a exercé son influence. On peut compléter la visite par le musée d’Orsay et, bien sûr, celui qui lui est consacré, rue de Varenne. Mais pourquoi ne pas la prolonger hors les murs, par une promenade dans Paris, où dix-huit de ses créations sont à redécouvrir ? Dès ses débuts, Rodin a eu l’occasion de réaliser des pièces répondant à des commandes monumentales, visibles dans l’espace public. Celles-ci ne portent pas toutes sa signature, car il les réalise parfois en tant que collaborateur ou praticien, notamment dans l’atelier de Carrier-Belleuse, sculpteur renommé du second Empire. Lorsqu’il en obtient une en son nom, elle n’est pas ou peu remarquée, car elle émane d’un artiste alors inconnu et reste cantonnée au rôle d’ornement d’un programme architectural. Il participe ainsi à la décoration de différents édifices comme l’Opéra Garnier ou l’hôtel de la Païva, sur les Champs-Élysées. La ville de Paris conserve un autre témoin de l’art de cette époque sur la façade du théâtre des Gobelins, pour laquelle il réalise vers 1869, alors qu’il est encore étudiant aux Beaux-Arts, les deux figures centrales évoquant le drame et la comédie. Tout en poursuivant ces travaux alimentaires, Rodin n’abandonne pas pour autant l’idée d’exposer ses productions. Il vend quelques sculptures auprès de particuliers, mais c’est véritablement la commande d’un bronze par l’État, au Salon de 1880, qui constitue sa première œuvre importante. Présentée tout d’abord sans titre, elle fut ensuite baptisée par Rodin L’Âge d’airain, en référence aux cinq âges de l’humanité décrits par Hésiode. Elle représente grandeur nature un homme debout, nu, dépouillé de tout attribut pouvant l’identifier  une lance dans la main gauche permettait initialement d’y reconnaître un soldat. Réalisée en plâtre en 1877, la sculpture fut exposée la même année au Salon, où elle fit scandale. Cette œuvre, «que l’on dirait pétrie avec de la souffrance et du rêve», offrait une «odeur si franche d’humanité» (Octave Mirbeau) que le sculpteur fut accusé d’avoir moulé la figure sur son modèle. Rodin mit du temps à convaincre de sa bonne foi et de son aptitude à créer une œuvre aussi vraie que nature, mais obtint finalement gain de cause, avec le soutien de confrères de renom. En 1885, le bronze fut placé au jardin du Luxembourg, puis au musée du même nom, au Louvre et enfin au musée d’Orsay. Deux autres tirages sont aujourd’hui visibles place Rodin (16e) et dans la cour du lycée Rodin (13e).
 

Paul Dornac (1858-1941), Rodin assis dans son atelier devant le monument à Victor Hugo, vers 1898, épreuve sur papier albuminé, collection musée Rodin
Paul Dornac (1858-1941), Rodin assis dans son atelier devant le monument à Victor Hugo, vers 1898, épreuve sur papier albuminé, collection musée Rodin.
© musée rodin

À la porte de l’Enfer
Ce succès retentissant au parfum de scandale attira l’attention sur l’artiste et lui valut de recevoir plusieurs commandes publiques importantes. En 1880, il connaît sa première grande commande officielle : celle d’une porte destinée au musée des Arts décoratifs, qui ne verra jamais le jour. S’inspirant de La Divine Comédie de Dante, des Fleurs du mal de Baudelaire et du Jardin des supplices de Mirbeau, il s’échine, se passionne et s’étourdit pour cette fascinante Porte de l’Enfer.Un enfer salvateur, puisque durant cette période clé, Rodin ne cessa de dessiner, modeler et fondre les corps, pour tenter d’exprimer les élans et les souffrances de l’homme perdu. Riche de trouvailles stylistiques, des pilastres aux grappes de formes humaines, son labeur pour cette œuvre monumentale (sept mètres de hauteur) dura plus de dix ans et fut un immense champ d’investigation des passions de ses semblables : Rodin créa plus de deux cents figures et groupes destinés à orner l’ouvrage. Mais cette porte ne sera jamais livrée. En 1917, Léonce Bénédite, premier conservateur du musée Rodin, parvint à le convaincre de le laisser reconstituer son chef-d’œuvre pour en faire réaliser une fonte, installée dans le jardin du musée en 1926. Le Baiser, que l’on peut contempler au jardin des Tuileries et inspiré par l’histoire de Paolo et Francesca dans La Divine Comédie, en faisait initialement partie avant d’en être écarté. Dans la version finale, coulée en 1917, Le Penseur, L’Ombre et Ève occupent une place de choix. Deux tirages du premier sont installés dans la station de métro Varenne et dans le jardin du musée, tandis que les deux autres figures sont visibles au jardin des Tuileries, sur la terrasse du musée de l’Orangerie.

 

Auguste Rodin, Eustache de Saint Pierre (détail), 1887, bronze, 215 x 77 x 113 cm. © Musée Rodin, Alexis Berg
Auguste Rodin, Eustache de Saint Pierre (détail), 1887, bronze, 215 x 77 x 113 cm.
© Musée Rodin, Alexis Berg
Auguste Rodin, Pierre de Wissant (détail), 1887, bronze, 214 x 106 x 118 cm. © Musée Rodin, Alexis Berg
Auguste Rodin, Pierre de Wissant (détail), 1887, bronze, 214 x 106 x 118 cm.
© Musée Rodin, Alexis Berg


Gloire aux écrivains
Marqué par les difficultés économiques, Rodin est en quête de reconnaissance officielle et de commandes publiques. En 1885, il reçoit celle des célèbres Bourgeois de Calais, puis, en 1889, celle d’un monument à Victor Hugo, destiné au Panthéon. Le sculpteur représente l’écrivain pensif, sur un terrain rocheux, entouré de trois muses, la tête appuyée sur la main droite, le bras gauche tendu devant lui. Un autre projet lui est préféré, mais le jury lui accorde néanmoins la possibilité de réaliser la sculpture, installée aujourd’hui à l’angle de l’avenue Henri-Martin et de l’avenue Victor-Hugo (16e), tandis qu’un buste de l’écrivain est visible dans le square des Poètes à Auteuil (16e). L’artiste isola du monument l’une des muses, qui devint La Méditation, appelée aussi La Voix intérieure, dont un exemplaire se trouve au jardin des Tuileries. L’année 1900, son exposition organisée au pavillon de l’Alma, en marge de l’Exposition universelle, marque un véritable tournant à partir duquel sa notoriété ne cessera de croître. Deux ans après celui d’Hugo, un monument à Balzac lui est demandé par la Société des gens de lettres. Rodin accueille la nouvelle avec enthousiasme, car il voue une grande admiration à celui-ci. Il choisit dans un premier temps de traiter le vêtement et la tête séparément, avant de les assembler. L’effigie est puissante, mais le projet fait scandale, déchaînant les passions entre partisans et opposants. «Cette œuvre, dont on a ri, qu’on a pris soin de bafouer parce qu’on ne pouvait pas la détruire, c’est le résultat de toute ma vie, le pivot même de mon esthétique», avouait-il pourtant en juillet 1908 dans Le Matin. Commandée en 1891, exposée en 1898, elle ne sera installée boulevard Raspail que de façon posthume, en 1939. Pour présenter un parcours tout à fait complet, il faudrait encore signaler le médaillon figurant Stendhal, sculpté d’après un dessin de David d’Angers, au jardin du Luxembourg, la statue de Jean Le Rond d’Alembert, sur la façade de l’Hôtel de Ville, ou le buste du monument à Henri Becque, place Prosper-Goubaux (8e et 17e). La promenade pourrait enfin s’achever dans les cimetières de la capitale, à Passy, Montparnasse ou Montmartre, où des bustes et des médaillons de musiciens, critiques d’art ou hommes politiques de l’époque sont dus à celui dont Rilke disait qu’il avait «sans cesse autre chose, sans cesse mieux à dire».

En 1900, son exposition organisée au pavillon de l’Alma, en marge de l’Exposition universelle, marque un véritable tournant à partir duquel sa notoriété ne cesse de croître.

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