Rodin figure d'argile brut

On 09 June 2017, by Camille Larbey

Jacques Doillon s’invite dans le couple mythique formé par Auguste Rodin et Camille Claudel, pour livrer une belle méditation sur le geste artistique.

© Shanna Besson/Les Films du Lendemain


New York, Buenos Aires, Paris, Abidjan, Tel Aviv, Moscou, Sydney, Tokyo… Aux quatre coins du monde, les grands musées fêtent le centenaire de la mort d’Auguste Rodin. Les célébrations sont même «hors les murs», car le sculpteur s’affiche désormais sur une pièce de deux euros, spécialement frappée par la Monnaie de Paris, et sur grand écran, devant la caméra de Jacques Doillon. Toutefois, ce Rodin est moins à replacer dans l’actualité que dans une filmographie de biopics consacrés à Auguste Rodin et Camille Claudel. Bruno Nuytten amorce le sujet en 1988 avec Camille Claudel. Fresque sur la France de la fin du XIXe siècle, le film ajuste sa focale sur les amours tourmentées de l’artiste et de Rodin. Mais les deux personnages sont quelque peu ensevelis par l’aura rayonnante d’Isabelle Adjani et de Gérard Depardieu. En 2012, le cinéaste Bruno Dumont s’intéresse aux relations complexes entre la sculptrice et son frère dans Camille Claudel 1915 : un film à la sècheresse magnifique. Internée dans une institution religieuse, Camille Claudel attend désespérément la venue de Paul, espérant qu’il la sortira de cet asile. En vain. Juliette Binoche, bouleversante, y livre une partition tout en retenue. Le Rodin de Jacques Doillon place donc le sculpteur comme socle du film. Paris, 1880. Rodin, puisque son prénom semble superfétatoire, a 40 ans. Il se voit confier sa première commande de l’État : la monumentale Porte de l’Enfer. Pour l’aider dans sa tâche, il demande de l’aide à une assistante, la plus douée de son atelier. Elle s’appelle Camille Claudel et dix ans de passion orageuse s’ensuivront. Ce tumulte des sentiments, déjà ausculté par Bruno Nuytten, est la partie la moins éloquente du film. La faute à la performance en demi-teinte d’Izïa Higelin, face à un Vincent Lindon majestueux. Malgré une barbe broussailleuse lui mangeant le visage, il réussit à composer un jeu subtil d’émotions. «Cette fois je te tiens !», dit le personnage de Rodin, s’adressant à la tête de Balzac qu’il est en train de modeler. Vincent Lindon, lui, «tient» son Rodin. Il en fait un personnage délicat, presque fuyant, en contrepoint du Rodin massif et compact de Gérard Depardieu. C’est là la grande réussite du film : le Rodin de Lindon n’est pas un marbre mythique, mais une figure d’argile brute.
Huis clos
Jacques Doillon a découpé son film en de longues séquences s’achevant toutes par un lent fondu noir. Sans doute parce que les œuvres si sensuelles qui apparaissent sur l’écran ne peuvent supporter la moindre coupe brutale. La première scène donne le ton : lors d’un magistral plan-séquence, Rodin se déplace dans son atelier, d’une salle à l’autre. Il commente ses œuvres, étudie leurs formes, donne à ses assistants des indications avant de recueillir l’avis de Claudel. Cet atelier est son royaume et la majeure partie du film y demeurera. La Porte de l’Enfer, encore en cours de réalisation, surplombe les lieux. La réalisation du Monument à Balzac sert de fil d’Ariane dans les méandres de la création. La statue est une commande officielle. Tout comme l’était au départ ce film, qui devait être un documentaire avant de se muer en fiction d’auteur. Ce Balzac donne au maître du fil à retordre. Comment figer la chair tout en la faisant vivre ? Voilà l’énigme à laquelle le sculpteur et tout cinéaste ! est confronté.
L’acte de création
Rodin mettra sept années à réaliser son Monument à Balzac. Jacques Doillon déploie alors le temps pour filmer le geste de la création. Ici, c’est avant tout le regard qui fait l’artiste : Rodin dessine sans jamais quitter des yeux son modèle, scrute les statues à la recherche de la beauté indicible, demande à un photographe de prendre un cliché du Balzac éclairé par un clair de lune. Le geste n’est qu’un complément. Il permet de sentir le vivant et d’en saisir les formes : la scène où Vincent Lindon caresse le tronc d’un arbre est d’ailleurs une jolie rime visuelle à celle où Gérard Depardieu palpait, les yeux fermés, le visage d’Adjani comme s’il modelait de la glaise. Lorsqu’un couple de bourgeois s’émeut du caractère inachevé de La Voix intérieure, statue estropiée et sans bras, Rodin leur répond qu’il avait simplement «gardé l’indispensable et supprimé l’inutile». Jacques Doillon a fait sien ce principe. Le film, fragmentaire, aux aspérités visibles et bienvenues, était le meilleur hommage souhaitable au «Michel-Ange du XXe siècle».

Welcome La Drouot Gazette offers you 4 Articles.
You still have 3 article(s) left to read.
I subscribe