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Rideau noir sur la Documenta

Published on , by Vincent Noce

Attendue depuis cinq ans, l’ouverture de la Documenta de Cassel a été submergée par la controverse. En cause, une œuvre tendue sur la Friedrichsplatz, face au Fridericianum Museum, au cœur de ce festival tentaculaire. Peinte en Indonésie à l’initiative du collectif Taring Padi par des étudiants et des activistes en 2002,...

  Rideau noir sur la Documenta
 

Attendue depuis cinq ans, l’ouverture de la Documenta de Cassel a été submergée par la controverse. En cause, une œuvre tendue sur la Friedrichsplatz, face au Fridericianum Museum, au cœur de ce festival tentaculaire. Peinte en Indonésie à l’initiative du collectif Taring Padi par des étudiants et des activistes en 2002, cette frise graphique entend dénoncer la dictature de Suharto. Formant une sinistre cohorte, soldats, policiers et espions sont figurés avec une tête de chien ou de rat. Mais un blogueur a repéré, parmi des centaines de caricatures, un agent du Mossad à face de cochon et un juif orthodoxe aux dents de vampire, dont le chapeau est marqué au sigle de la SS. Image insupportable, passée inaperçue lors de l’inauguration par le président de la République. Trois jours plus tard, cette chute aux enfers a été recouverte d’un drap noir, avant d’être décrochée, laissant le squelette de l’échafaudage témoigner de ce désastre. Des artistes ont crié à la censure et menacé de retirer leurs créations. La ministre fédérale de la Culture a réclamé des explications à un festival qui vit des 42 M€ de subventions publiques. D’aucuns rappellent les connivences avec le nazisme de Joseph Beuys, pilier de la Documenta de 1972 à 1982 et grand promoteur d’une manifestation très politisée. Die Welt, qui n’a jamais caché son hostilité à cette manifestation débridée d’art contemporain, réclame le « congédiement immédiat de sa direction ». Les organisateurs n’ont pas arrangé les choses en exprimant de lamentables « regrets ». Le collectif a assuré que « l’antisémitisme n’avait rien à voir avec l’intention de l’œuvre », en se disant « affligé de constater à quel point de tels détails peuvent faire l’objet d’interprétations différentes ». Le commissariat de l’édition, confié au collège d’artistes indonésiens Ruangrupa, a dénoncé une « campagne de calomnies ». À ses yeux, « cette œuvre est devenue un monument de deuil d’un impossible dialogue ».

La Documenta a dépassé toutes les limites en portant à 1 500 le nombre d’artistes invités, l’écrasante majorité venue du tiers-monde.

La directrice de la Documenta et du musée de la ville, Sabine Schormann, s’est aussi abritée derrière le relativisme culturel pour tenter de justifier une image qui ne prendrait pas le même sens en Indonésie et dans un pays sur lequel pèse une telle conscience de soi léguée par l’Histoire. « Aucune lecture de cette effigie qui exprime la haine des juifs ne permet de conclure qu’elle ne serait pas antisémite, sous n’importe quelle latitude et dans n’importe quel contexte », lui a rétorqué Sascha Lobo dans Der Spiegel. « Comment une telle catastrophe a-t-elle pu se produire ? », se demande le respecté journaliste de la Zeit Tobias Timm, en rappelant que depuis des mois était publiquement débattue la complaisance supposée envers l'antisémitisme de certains commissaires, partisans du boycott d’Israël. Comme le rappelle la presse allemande, si la liberté est le fait de l’expression artistique, celle-ci ne saurait outrepasser la loi et servir de prétexte aux appels à la haine. Mais cet incident est aussi le symptôme d’une manifestation qui s’est laissée aller à un gigantisme qui échappe manifestement à tout contrôle. Cette édition a dépassé toutes les limites, en portant à mille cinq cents le nombre d’artistes invités (contre trois cents en 2017), l’écrasante majorité venue du tiers-monde. Le droit d’asile, le sort des Aborigènes, le drame des réfugiés : le manifeste politique est omniprésent. Pour beaucoup, Israël est la cible de choix, alors que les régimes tortionnaires de Syrie, de Russie ou de Chine sont épargnés. Les organisateurs ont invité des Palestiniens et des Arabes d’Israël, mais aucun artiste juif du pays. Ce qui aurait pu être un forum universel de confrontation est devenu un volcan fracturé. Sabine Schormann a exclu que la direction du festival s’arroge un droit de regard sur les œuvres. C’est peut-être bien là le problème. Surtout ne pas regarder.

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