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Retour en force de la Biennale de Venise

Published on , by Virginie Chuimer-Layen

Engagée et muséale, cette 59e édition, qui récompense nombre de femmes artistes, semble souligner les turbulences du monde. Florilège d’œuvres, artistes et pavillons nationaux à ne pas manquer.

Pavillon central, exposition internationale « Il latte dei sogni (the Milk of Dreams) »,... Retour en force de la Biennale de Venise
Pavillon central, exposition internationale « Il latte dei sogni (the Milk of Dreams) », avec des œuvres de Simone Leigh et de Belkis Ayón.
© Photo Ela Bialkowska OKNOstudiob

433 œuvres de 213 artistes – dont 83 % de femmes – de 58 pays ont été rassemblées au pavillon central et à l’Arsenal par la commissaire italienne Cecilia Alemani, pour l’exposition internationale de la Biennale. Son thème ? L’être humain et ses métamorphoses, inspiré du livre Il latte dei sogni de la surréaliste Leonora Carrington (1917-2011), dont elle emprunte le titre. « Le lait des rêves » s’apparente à un récit plastique où « des créatures […] sont les compagnes d’un voyage imaginaire à travers les métamorphoses du corps et les définitions de l’être humain ». Si Elephant de la plasticienne allemande Katarina Fritsch, Lion d’or d’honneur, interroge le visiteur sur la notion de captivité, le pavillon central lève surtout le voile sur des artistes historiques discrètes. Les œuvres de Leonora Carrington, Leonor Fini, Jane Graverol, Remedios Varo, Claude Cahun – pour certaines présentes à la Guggenheim Collection (voir Gazette n° 19 du 13 mai, page 191) – transportent le public au pays des mythes et du fantasme surréalistes. Mais c’est à l’Arsenal que se trouve l’essentiel de cette sélection. L’Américaine Simone Leigh, Lion d’or pour « sa sculpture puissante, recherchée et virtuose », présente Brick House, sculpture monumentale en bronze trônant telle une reine, évoquant avec force la condition des femmes afro-américaines. Autour d’elle, les personnages cosmogoniques de la Cubaine Belkis Ayón sont autant étranges qu’hypnotiques… Les aquarelles de la Brésilienne Rosana Paulino, les broderies de l’artiste Britta Marakatt-Labba, les nappes de soie, paillettes et perles de l’Haïtienne Myrlande Constant ainsi que les peintures et collages du Mexicain Felipe Baeza évoquent des êtres hybrides, mythologiques, aussi troublants que séduisants.

Œuvres et installations retrouvent le chemin de la beauté et du sens.

Des nations incarnant la diversité
La jeune Dominicaine Firelei Báez convoque, quant à elle, des figures en eaux troubles à travers deux grands panneaux aux couleurs rafraîchissantes, alors que les toiles faussement naïves de l’Américaine octogénaire Jessie Homer French portent sur des enjeux environnementaux. Ponctué de « capsules » aux sujets plus resserrés, le parcours aux allers-retours entre passé, présent et futur, cohérents, reste fluide. Dans celle intitulée « la séduction du Cyborg », les costumes hétéroclites de Lavinia Schulz et Walter Holdt, performers allemands des années 1920, prennent place à côté de pièces plus récentes, sans démériter. On remarque aussi les installations textiles aériennes de la Canadienne Kapwani Kiwanga, comme les sculptures biomorphiques composées de déchets plastiques rejetés par l’océan de la jeune Française Marguerite Humeau. Disséminés dans la cité, les Giardini et l’Arsenal, les pavillons nationaux reprennent le thème général en interrogeant la femme, les communautés invisibles, le genre, le déplacement ou l’environnement. Preuve en est avec Re-enchanting the World, majestueuse installation-manifeste de douze tapisseries de l’artiste-activiste rom Malgorzata Mirga-Tas, en faveur de l’identité rom, au sein du pavillon polonais. Celle-ci s’est inspirée des fresques de la Renaissance du Palazzo Schifanoia, à Ferrare, remplaçant les figures nobles par des membres de sa famille. De famille, il est encore question avec Les rêves n’ont pas de titre de l’artiste franco-algérienne Zineb Sedira, mention spéciale du jury. Dans une atmosphère postcoloniale, le public pénètre sur un lieu de tournage des années 1960-1980, entre la France, l’Algérie et Venise, comme il s’engouffre dans son intimité. Au pavillon britannique, le chant de la femme afro-américaine règne avec Sonia Boyce, Lion d’or pour la meilleure participation nationale et son Feeling Her Way, alors que Sovereignty de Simone Leigh, pour les États-Unis, célèbre son corps pluriel, exploité, contribuant à créer une communauté au-delà des genres. Le genre, une notion que le duo déjanté autrichien Jakob Lena Knebl et Ashley Hans Scheirl convoque dans leur joyeuse installation Invitation of the Soft Machine and Her Angry Body Parts, sur l’identité et les transmutations. Au pavillon belge, le plasticien Francis Alÿs présente The Nature of the Game, projet composé pour l’essentiel de films poétiques, qui s’intéresse à la figure de l’enfant et à la notion de jeu, universelle. Enfin, si les pavillons danois, coréen et nordique invitent au pays du dérangeant ou de la communauté sami, le Riyadien Muhannad Shono a posé, dans le pavillon de l’Arabie Saoudite, son Teaching Tree, créature végétale fantasmagorique, dont le souffle semble annoncer un danger. Révélatrice de l’état de la création actuelle, la Biennale de Venise 2022 ne déçoit pas, bien que les pavillons soient sans doute moins percutants que l’exposition internationale. Plus largement, les pièces et installations retrouvent le chemin de la beauté et du sens, du beau métier et de l’histoire.

à savoir
« Il latte dei sogni (the Milk of Dreams) »,
Giardini et Arsenal, San Marco, Venise, tél. : +39 041 5218 711,
Jusqu’au 27 novembre 2022.

www.labiennale.org
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