Résurrection à saint-denis

On 17 June 2016, by Sophie Reyssat

Les métalliers ferronniers des Ateliers Saint-Jacques, restaurateurs de la grille de l’abbatiale royale, nous ont ouvert leurs portes.

Façonnage d’une coquille au repoussé, pour la reproduction d’une console provençale du XVIIIe siècle.
© François Poche

Les métalliers ferronniers des Ateliers Saint-Jacques retenaient leur souffle fin avril, alors que la grille de Pierre Denis façonnée en 1714, restaurée par leurs soins depuis cinq mois, retrouvait son écrin de l’abbatiale de Saint-Denis, abritant l’une des maisons d’éducation de la Légion d’honneur. Les grilles et fermeture de chœur installées en 1709 dans la basilique des rois de France ayant été détruites, notre pièce monumentale, déjà considérée à son époque comme un chef-d’œuvre, représente aujourd’hui un témoignage unique. C’est également le cas du garde-corps du grand escalier, pour la restauration duquel une souscription a été lancée par l’Institut de la Légion d’honneur, dans le cadre d’un vaste programme (voir Gazette no 13, pages 204 à 207). Comme la grille, il requiert en effet une renaissance dans les règles de l’art. Un défi relevé nombre de fois par les Ateliers Saint-Jacques, ayant soigné des pièces malades de la rouille et de la pollution au palais du Louvre, au château de Versailles ou encore à la Sainte-Chapelle. Leurs trente-huit artisans portent avec fierté le nom de «serruriers», une profession ayant reçu ses statuts en 1411, sous Charles VI. Ayant «l’art de connaître le fer et de le travailler», ils sont chargés aussi bien des ouvrages métalliques pour la protection des biens et des personnes que des ornements des églises, des palais, des jardins et des maisons. De vastes attributions, aujourd’hui entre les mains des «métalliers».
 

L’équipe de métalliers ferronniers des Ateliers Saint-Jacques le 21 avril dernier, jour de la réinstallation de la grille de Pierre Denis dans l’ancie
L’équipe de métalliers ferronniers des Ateliers Saint-Jacques le 21 avril dernier, jour de la réinstallation de la grille de Pierre Denis dans l’ancienne abbatiale royale de Saint-Denis, aujourd’hui maison d’éducation de la Légion d’honneur. DR
La grille de l’abbatiale royale de saint-denis retrouvait son lustre d’antan, trois siècles après sa création, grâce aux ateliers saint-jacques

Transmission des savoir-faire
Si le langage évolue, le savoir-faire se perpétue. La fondation de Coubertin, dont les Ateliers Saint-Jacques sont une émanation, y veille activement. Rappelons en effet qu’elle est née de la rencontre en 1949 entre Jean Bernard, artiste et rénovateur du compagnonnage, et Yvonne de Coubertin, soucieuse d’éducation et de revalorisation du travail manuel. Son domaine familial de Saint-Rémy-lès-Chevreuse accueille ainsi encore aujourd’hui l’université ouvrière qu’elle désirait, mais également la Fonderie d’art de Coubertin, ainsi que des ateliers de menuiserie-ébénisterie, de taille de pierre et de dinanderie, en plus de celui qui nous occupe. Totalisant quelque cent quinze salariés permanents, pour moitié compagnons, ces ateliers accueillent chaque année trente-cinq pensionnaires de la fondation, bénéficiant ainsi de la poursuite de leur apprentissage en conditions réelles. La grille de Pierre Denis ne pouvait trouver meilleure clinique ! Déposée avec un soin religieux, elle a rejoint Saint-Rémy-lès-Chevreuse pour être auscultée et restaurée, chaque étape étant scrupuleusement menée, en collaboration avec l’architecte en chef des Monuments historiques Benjamin Mouton et le restaurateur de métaux Antoine Amarger. Pour son décapage, la technique retenue en regard de sa fragilité a été celle des microbilles d’inox, mettant le métal à nu pour restituer sa «peau», sans altérer les délicats feuillages  de trois à six dixièmes de millimètre  ni effacer les traces de façonnage. Toute la subtilité des assemblages est ainsi apparue au grand jour, permettant de lire le travail de fabrication et de se réjouir du peu de modifications apportées à la grille, protégée par sa localisation à l’intérieur du bâtiment, et n’ayant donc pas eu à subir d’intempéries ou une éventuelle motorisation. L’exceptionnelle qualité de sa réalisation a été confirmée par le grand nombre d’éléments vissés d’origine, une rareté sur les ouvrages de serrurerie avant la fin du XVIIIe siècle. L’emploi de techniques de serrage, de rivetage ou de clavetage était en effet bien plus aisé que celui des vis, habituellement fabriquées pour de petites pièces de précision comme les armes ou les horloges. «On ne trouve un tel soin nulle part ailleurs», affirme Pascal Rémy, directeur de l’atelier. C’est donc avec la plus grande délicatesse que les éléments tordus ont été chauffés pour être redressés, et que de nouvelles pièces ont été forgées en remplacement des éléments manquants. Afin d’obtenir un rendu similaire en termes de grain et de finition, il a fallu travailler du fer recyclé du XVIIIe siècle. Presque exempte de carbone, sa composition lui donne un aspect fibreux et une texture malléable, occasionnant des craquelures naturelles au moment du façonnage, à l’opposé du fer contemporain, auquel la texture plus homogène et dense confère un aspect plus lisse.

 

La grille de Pierre Denis,en cours de restauration. DR
La grille de Pierre Denis,
en cours de restauration.

DR

Du sur-mesure
Dans l’atelier de repoussage, le travail a été réalisé «pièce à pièce», dans le respect des techniques de l’époque  sur les grilles anciennes, le repoussage «sur le plomb» est traditionnel, et celui «en l’air» sur une enclumette apparaît après 1700  et suivant des méthodes propres à Pierre Denis, notamment visibles à la naissance des feuillages. Chaque pièce neuve a naturellement été datée et signée, afin de respecter l’histoire de la grille. Le parti a été pris de recréer certains motifs ornementaux en s’appuyant sur la documentation de la basilique Saint-Denis, retrouvée par Benjamin Mouton. Élément central du fronton, le globe, a été restitué à partir de sa seule partie d’origine conservée : sa demi-sphère intérieure. Les «fantômes» de son décor et les traces de rivets ont permis de déterminer qu’elle s’ornait de trois fleurs de lys et du clou de la Passion, figurant sur le blason de Saint-Denis. Précieux témoignage historique, la pièce est restée en place, enchâssée au cœur du globe, recréé à l’image de l’ancien. Après la consolidation et la restitution des éléments formant le puzzle de la grille, celle-ci a reçu la protection antirouille d’une huile pénétrante, et deux couches de gomme-laque  un vernis siccatif  mélangée à du noir de fumée, afin de respecter la finition révélée par les analyses du laboratoire de recherche des Monuments historiques. Essuyée et cirée, il ne lui restait plus qu’à être réinstallée, et à l’atelier, de se consacrer à d’autres missions. Celles-ci ne se limitent pas à la sauvegarde du patrimoine. À la demande de l’agence de décoration Alberto Pinto, dont le client souhaitait avoir le pendant d’une console provençale du XVIIIe siècle achetée en vente publique, les ferronniers ont ainsi réalisé une reproduction fidèle, de nouveau marquée dans un souci de transparence, afin d’écarter tout risque ultérieur de tromperie. Repoussant lions, coquilles et acanthes sur le plomb, employant le relevage en l’air sur enclumette pour donner naissance aux feuilles, ils ont ainsi fait renaître les techniques anciennes, et poussé le détail jusqu’à recréer les vis comme à l’époque.

Du patrimonial au design
Le défi le plus fréquent de l’atelier reste cependant celui du design contemporain, nos artisans transformant tous les métaux et maîtrisant chaque phase de fabrication, du travail préparatoire de bureau d’étude à l’étape finale du polissage. Les créations représentent ainsi selon les années environ 70 % de l’activité de l’entreprise, la moitié des sollicitations venant de l’étranger – aussi bien d’Europe que des États-Unis et du Moyen-Orient –, comme l’indique Pascal Rémy. Le jour où nous avons franchi les portes de ses espaces de 4 000 mètres carrés, la découverte a certes débuté par les garde-corps du pavillon de Marsan, mais elle s’est poursuivie avec ceux accompagnés de meubles d’édition – semblables à des sculptures de bronze – de Peter Marino, les consoles épurées en bronze patiné et marbre de Joseph Dirand, un escalier aérien en inox massif poli, ou encore le mobilier dessiné par Sylvain Dubuisson et l’Agence Search pour le nouvel accueil du Louvre, harmonisant le maillechort couleur champagne et le chêne fumé… à découvrir sous la pyramide après son inauguration, le 5 juillet !

 

À VOIR
Abbaye royale de Saint-Denis, maison d’éducation de la Légion d’honneur,
5, rue de la Légion-d’honneur, 93200 Saint-Denis, tél. : 01 48 13 13 33,
www.legiondhonneur.fr

Visite sur réservation auprès de l’office du tourisme, tél. : 01 55 87 08 70,
et pendant les Journées du patrimoine.

Appel au mécénat pour la restauration du garde-corps du grand escalier :
www.fondation-patrimoine.org/don-legion-dhonneur

 
À SAVOIR
Ateliers Saint-Jacques, domaine de Coubertin, chemin du Pressoir, 78470  Saint-Rémy-lès-Chevreuse, tél. : 01 30 85 69 60.
Portes ouvertes tous les ans dans le cadre des Journées européennes des métiers d’art.
www.coubertin.fr
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