Gazette Drouot logo print

Restitutions : une histoire culturelle et politique

Published on , by Camille Noé Marcoux

Avec son ouvrage, l’historien de l’art et avocat Pierre Noual offre un premier essai qui aborde « frontalement et analytiquement » la question des restitutions de biens culturels

Restitutions : une histoire culturelle et politique

 

D’emblée, l’auteur souligne la nécessité de bien distinguer au moins trois types de « translocations forcées », car « la restitution est plurielle, tant ses racines, ses concrétisations et ses enjeux englobent une réalité hétérogène » : les biens culturels issus du trafic et des fouilles illicites ; ceux provenant du legs colonial ; et enfin, ceux spoliés sous les régimes fascistes au XXe siècle. Le riche panorama proposé dans cet ouvrage de plus de 400 pages, sans prétendre à l’exhaustivité, souhaite avant tout ouvrir les débats, avec des exemples français et internationaux. Les entraves du droit français sont pointées, notamment l’inaliénabilité des collections publiques, « difficulté majeure » que « l’action du législateur permet de remédier occasionnellement […] sans qu’une réflexion plus globale sur la question soit réellement engagée ». L’impulsion des restitutions est donnée depuis quelques années, bien que, dans un débat « vieux d’au moins un siècle », une partie des professionnels soient encore réticents, y voyant « l’ouverture d’une boîte de Pandore » et la crainte « de voir les musées français se vider » par les vannes de l’aliénation. Pierre Noual revient sur la myriade de conventions, lois, décrets, ordonnances et arrêtés pris en la matière, ainsi que sur les actions de l’Unesco et d’Interpol concernant la traque et la protection des biens culturels illicites. Mais il éclaire surtout les objectifs dévoilés sous le quinquennat actuel : d’abord, en février 2018, le rapport de David Zivie, ayant permis en 2019 la création au ministère de la Culture de la Mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés entre 1933 et 1945 ; puis, en novembre 2018, le Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain, des universitaires Felwine Sarr et Bénédicte Savoy, soutenant la réflexion sur les « objets mal acquis » de l’héritage colonial. Car pour ces « objets déchirés par l’Histoire […], le préalable des recherches de provenance devient un passage obligé ».
Penser les provenances
L’obligation de « penser la provenance », pour le marché de l’art comme pour les professionnels des musées, est une démarche nécessaire, selon le juriste, « pour panser les blessures du temps ». Parmi les exemples français développés, Pierre Noual revient notamment sur le cas de restitutions organisées par des lois, telles celles de la dépouille de Saartjie Baartman (dite «Vénus hottentote») du musée de l’Homme à l’Afrique du Sud, en 2002, et des têtes maories du musée de Rouen à la Nouvelle-Zélande en 2007. Mais il étudie également des exemples de restitutions provoquées suite à un débat judiciaire, comme très récemment celle concernant trois tableaux d’André Derain, restitués par les musées de Troyes et de Marseille aux petits-enfants du galeriste juif René Gimpel – spolié et mort en déportation en 1945 –, les juges d’appel estimant, en septembre 2020, qu’il convenait de « retenir l’existence d’indices graves, précis et concordants » en faveur de la restitution. Des batailles juridiques qui aboutissent à chaque fois à une « jurisprudence historique ». Les recherches pour reconstituer l’historique de propriété d’un bien culturel se révèlent certes bien souvent « un vrai défi ». Mais face aux évolutions de la mémoire collective, « un effort d’intelligence est à faire » pour mieux penser les provenances et répondre « au devoir moral de restitution ».

Face aux évolutions de la mémoire collective, « un effort d’intelligence est à faire » pour mieux penser les provenances et répondre « au devoir moral de restitution »

Déontologie et justice
Pour les biens spoliés durant l’Occupation, même si l’action en termes de recherche et de présentation dans certains musées français « demeure encore bien superficielle », selon l’auteur, la dynamique de restitution existe aujourd’hui en France. Rien que depuis 2012, soit sur les dix dernières années, l’État a pu restituer soixante-douze œuvres « MNR » (Musées nationaux récupération) et assimilés, normalement suivies d'une dizaine d’autres prochainement. À ces restitutions à venir s’ajoutent les quatorze œuvres concernées par le projet de loi en cours, déclassées notamment du musée d’Orsay et du Louvre, dont les Rosiers sous les arbres de Klimt. Concernant les biens coloniaux, Pierre Noual souligne aussi l’accélération récente, avec la loi du 24 décembre 2020, ayant permis fin octobre dernier de « faire sortir des collections publiques » du musée du quai Branly vingt-six œuvres restituées au Bénin, complétées du sabre d’El Hadj Oumar Tall déjà restitué au Sénégal en 2019. Quant au tambour sacré Djidji Ayokwe, pillé par des colons français en 1916 en Côte d’Ivoire et revendiqué depuis 1958, l’annonce de sa restitution prochaine est tombée dans la foulée de la parution du livre ! Pour les pays ou les personnes dépossédés, le processus de restitution est « une question d’équité et de justice » ; pour les Européens et les Américains, c’est « une question de déontologie […] et de respect ». Selon Pierre Noual, il est désormais plus que nécessaire d’« arrêter les lois d’exception » ne permettant que des restitutions « par à-coups », et « organiser concrètement de nouvelles modalités juridiques » pérennes, car « la lutte du droit et de l’histoire n’est pas achevée ». « Les restitutions ne dénaturent pas le champ du patrimoine culturel, elles lui octroient sa maturité.» Et l’auteur de conclure son plaidoyer : « Sans un sursaut de nos contemporains, rien ne pourra s’améliorer. La voie des restitutions est ouverte et il faut continuer. L’attente n’a que trop duré ».

à lire
Pierre Noual, Restitutions. Une histoire culturelle et politique, éditions Belopolie, 2021,
432 pages, avec illustrations et appendice de textes politiques et juridiques, 23,50 €.
www.noto-revue.fr
Gazette Drouot
Gazette Drouot
Welcome La Drouot Gazette offers you 4 Articles.
You still have 3 article(s) left to read.
I subscribe