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Restitutions : lumière et ombres à la Chambre

Published on , by Vincent Noce

L’Assemblée nationale a connu un rare moment de consensus en actant de la sortie des collections publiques de quinze œuvres issues de la spoliation nazie. Tournés vers les représentants de certaines familles des victimes, les députés ont longuement applaudi l’adoption à l’unanimité d’un projet de loi qualifié d’« historique »...

Klimt, Rosiers sous les arbres© RMN-Grand Palais (Muse?e d’Orsay), Patrice Schmi... Restitutions : lumière et ombres à la Chambre
Klimt, Rosiers sous les arbres
© RMN-Grand Palais (Muse?e d’Orsay), Patrice Schmidt

L’Assemblée nationale a connu un rare moment de consensus en actant de la sortie des collections publiques de quinze œuvres issues de la spoliation nazie. Tournés vers les représentants de certaines familles des victimes, les députés ont longuement applaudi l’adoption à l’unanimité d’un projet de loi qualifié d’« historique » par Roselyne Bachelot. C’est en effet la première fois que la Chambre donne son aval au déclassement du domaine public de biens pillés par les nazis. Mais, au-delà de l’émotion du moment, un petit rappel historique n’aurait pas été de trop. Ce n’est pas la première fois, loin s’en faut, que des familles juives réclament la restitution d’œuvres de collections publiques, rencontrant l’opposition farouche du ministère de la Culture. Cela fait un quart de siècle que les héritiers d’Alphonse Kann ont revendiqué un chef-d’œuvre cubiste de Braque acheté par le Musée national d’art moderne en 1981. Après un long bras de fer, un compromis financier a été trouvé pour que le Centre Pompidou puisse le conserver. En 2020, les musées de Troyes et de Marseille ont été condamnés à restituer les tableaux du marchand Ernest Gimpel, qu’ils se refusaient à rendre avec l’appui du ministère de la Culture. Il a fallu sept années de bataille pour y parvenir. Et encore aujourd’hui, l’État et des musées aussi importants que le Louvre et Orsay sont traduits au tribunal pour restituer les œuvres dispersées dans la vente de succession d’Armand Isaac Dorville, en 1942 à Nice. Le paradoxe est que certaines d’entre elles sont citées dans cette loi pour être « remises » à la famille, l’État reconnaissant qu’elles avaient été achetées par l’émissaire du Louvre « dans des conditions troubles », alors qu’il était en contact avec l’administrateur de Vichy venu faire main basse sur le produit des enchères. L’État n’en a pas moins nié le caractère spoliateur de la vente, s’exposant à un procès dont il ne sortira pas grandi.

On ne sait s’il faut se féliciter de la levée d’un déni de plusieurs décennies ou s’étonner de l’ingénuité de nos élus.

Comme l’a pointé le Conseil d’État, le ministère de la Culture a juste omis de mentionner que la famille a récusé sa proposition inscrite au projet de loi de lui « remettre » ces œuvres achetées en 1942 (contre remboursement du prix de vente, réactualisé, quand même). De même, il a jeté un voile pudique sur une ombre planant sur la restitution par Orsay des Rosiers sous les arbres peints par Klimt. Il se trouve que la famille victime de cette spoliation avait déjà reçu du Belvédère, à Vienne, une autre vue de verger de l'artiste autrichien, qui a été confondue avec celle-ci et qu’elle a vendue à Bernard Arnault – au détriment d’une autre famille juive. La France, apparemment, n’a pas songé à conditionner sa restitution à la réparation de cette injustice. Alors, quand, à l’Assemblée, Fabienne Colboc, rapporteur pour cette loi, lance : « Il est aujourd’hui certain que d’autres œuvres spoliées figurent dans les collections publiques », on ne sait s’il faut se féliciter de la levée d’un déni de plusieurs décennies ou s’étonner de l’ingénuité de nos élus. Calquées l’une sur l’autre, reprenant les éléments de langage façonnés par la rue de Valois, les interventions paraissent ainsi passablement surréelles, celle de Clémentine Autain se distinguant par sa méconnaissance insigne du dossier. Seul Bruno Studer, président de la commission des Affaires culturelles, a rappelé que le passage au crible des collections avait été préconisé par la Conférence de Washington, dont les principes ont été signés par la France en 1998, en appelant à placer la recherche de provenance comme « une exigence ». « Nos musées sont invités à s’interroger sur la constitution de leurs collections », a concédé la ministre. « Invités » : autrement dit, elle n’est toujours pas disposée à user de son autorité pour en faire une obligation. Vingt-quatre ans plus tard, il reste du chemin à faire.

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